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29 juillet 2004

L'ami

La première fois que je le vis ce fut dans le passage souterrain menant de la rue du Mont- Blanc à la gare de Cornavin .Je m’apprêtai à récupérer ma voiture garée dans le parking . Comme je glissai quelques pièces dans une de ces machines qui , sans cesse , nous rappellent que le temps , c’est de l’argent , je sentis le contact d’une main brûlante sur mon avant-bras.

-         Por fa , me prestas diez francos ?

Je ne pus retenir un sourire. Le castillan  fort mal à la mendicité est adapté au point que le sollicité très vite en solliciteur se sent transformé.

-         Hola amigo , diez francos no son nada y un vacio van a dejar en mi billetera !

-         Seras pordiosero o tacano ? Yo te veia todo un caballero !

Confus , je lui tendis le double de la somme demandée . Il prit le billet , le plia et le fit disparaître dans la poche de son épais caban . Il me tendit la main , je la serrai et alors seulement je l’observai .Vingt cinq ans , les cheveux longs , maigre , très maigre , un visage brûlé par la fièvre et les intempéries . Enfin de très beaux yeux souriants et graves à la fois . Cette poignée de main dura , je ne sais , quelques minutes ou quelques siècles , mais scella définitivement son existence dans la mienne . Il était deux heures de l’après-midi et j’eus brusquement très faim . J’invitai mon nouvel ami à se joindre à moi . Je choisis un restaurant situé dans un vieux bateau à vapeur définitivement amarré à quai . On y mange relativement mal et il est situé dans un endroit , à deux pas du pont du Mont-Blanc, extrêmement bruyant. La clientèle ? En majorité des vacanciers grossiers et incultes . Est-il nécessaire de rajouter que les prix qui y sont pratiqués sont outrageusement élevés . Eh oui , je suis comme cela : jamais où l’on m’attend ! Pendant le repas , il mangea peu et parla beaucoup . Dans sa langue chantante il me dit venir du Sud du Chili , d’un petit village , Ensenada , naviguant entre lacs et mer , perdu entre  Andes et  volcans , auréolé de pluie et de lumière .Sebastian était son nom . Quand il me parla de son pays ses yeux se mouillèrent . Fut-ce de chagrin ou de colère , je ne sais . Peut-être les deux . Le reste je l’avais deviné en tenant sa main brûlante dans la mienne . Nous regardâmes passer dans la rade  un bateau lourdement chargé de passagers . Ceux-ci nous saluèrent en agitant les bras . Des indous à ce qu’il me sembla .Lorsque le calme fut revenu il me posa la question qu’à la fois je craignais et attendais.

-         Je peux rester avec toi ?

-         Es-tu bien sur de le désirer vraiment ? Je ne voudrais pas profiter de la situation !

-         Oui , en te voyant j’ai senti qu’enfin j’arrivais au port . C’est difficile à expliquer et heureusement beaucoup plus simple à ressentir !

Je soupirai et écartai les bras en signe d’impuissance.

-         Ite missa est !

-         Amen !

Nous éclatâmes d’un rire qui fit se retourner un grand nombre de mangeurs vers nous .Voir leurs faces mafflues et graisseuses , leurs silhouettes bouffies et disgracieuses , leur air satisfait de gros pleins de vide , leurs fesses débordantes de gras du bide , nous fit ,Sebastian et moi , éprouver une joie qui ,sans  doute, fut mêlée d’un certain effroi. La laideur amuse , c’est vrai , mais elle effraie aussi .

Nous quittâmes cette désagréable assemblée au milieu des regards chargés de haine et d’envie . A l’instant de monter dans ma grande voiture noire aux vitres teintées , Sebastian hésita . Malgré moi , je poussai un soupir de soulagement .Puis il se ravisa et s’installa dans le siège du passager .

 De mon séjour on peut voir le lac et les montagnes . Nous nous assîmes en silence et écoutâmes  la vie qui en tous lieux se manifestait .Le clapotis de l’eau ,le chant des oiseaux , le vent dans les feuilles , les insectes dans l’air ,les voitures sur la route et au loin l’appel du muezzin . Que fîmes nous pendant ces heures trop courtes ? Nous parlâmes beaucoup , rîmes souvent et pleurâmes un peu . La nuit ainsi se passa .

Au petit matin , nous descendîmes sur la rive du lac et regardâmes le soleil se lever . Il promettait chaleur et vie , espoir et joie . Une embarcation de la brume surgit et vers nous son étrave pointa . Un homme , seul , manœuvrait les avirons . La barque doucement accosta . Sébastian l’obole de sa poche  tira et au passeur , sans hésiter, en fit don . Puis , sans se retourner il embarqua . Doucement , sur l’onde tranquille le chaland glissa , laissant dans le sable une empreinte qui bientôt s’effaça .

En rentrant je songeai , en pleurs , ai-je eu tort,

Je ne sais ,  enfin c’est ainsi , je suis la mort !

Commentaires

La mort elle est copine avec tout le monde, à un moment ou à un autre. Mais quand même, elle aurait pu coucher avec Sebastian!

Écrit par : oliviermb | 30 juillet 2004

Mais voyons c'est suggéré! Il fait lire entre les lignes!

Le clapotis de l'eau.... le chant des oiseaux....le vent dans les feuilles et ....surtout, surtout ....la culmination : l'appel du muezzin.Que viendrait faire , sinon, un muezzin dans le canton de Vaud! Quand même plus élégant que de dire : ils baisèrent comme des malades même si cela fut effectivement le cas...

Écrit par : Tai Heke | 30 juillet 2004

Mon Dieu, l'appel du muezzin, bien sûr! Je ne suis pas très fin quand même. J'avais pourtant bien senti que la chose était suggérée, ce qui m'a d'ailleurs probablement poussé à faire mon premier commentaire 1



ça devient olé olé ce blogue!

Écrit par : oliviermb | 30 juillet 2004

Les commentaires sont fermés.