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28 juillet 2004

La première page

« Le jour se levait . Dans le ciel vierge de toute nébulosité on pouvait distinguer les premiers reflets du soleil levant . Les eaux calmes du lac léchaient avec application les marches du débarcadère . Ca et là mouettes et goélands troublaient la limpidité extrême des flots de leurs plongeons . Plouf ! Ils s’immergeaient dans l’onde à la poursuite de poissons argentés que , triomphants , ils ramenaient à tire d’aile à leur progéniture affamée . Au loin , le massif alpin et montagneux se découpait dans toute sa splendide beauté . On pouvait deviner la Dent Blanche , le massif des Ecrins , le Cervin , l’Eiger , la Jungfrau , le Mont-Blanc , le Nyiragongo , le Fuji-Yama , l’Everest et bien d’autres sommets exceptionnellement visibles en ce splendide début de journée d’été . La petite maison nichée dans un parc fleuri au bord du lac  semblait encore dormir avec ses volets roses , obstinément clos sur un enfermement intérieur vraiment hermétique . Dans la chambre du haut , véritable petit nid d’amour, François s’étira en baillant . Il se retourna vers sa jeune épouse Charlotte et lui donna un chaste baiser sur le front . Il se leva ensuite et ouvrit les volets . Quelle vue : le soleil levant , les oiseaux marins , les montagnes lointaines , le lac lécheur . Le jeune homme sortit sur le balcon . C’était un beau garçon . Son pyjama gris à rayures rouges rehaussait encore l’extrême sensualité qui se dégageait de lui .François fit quelques mouvements de gymnastique en faisant craquer ses articulations rouillées . Sans réveiller Charlotte qui ronflait doucement , il descendit dans la cuisine pour préparer leur… »

 

-         Alors là ma chérie , je préfère t’arrêter tout de suite !

Sidonie interrompit la lecture qu’elle faisait à ses amis Simone et Jean-Paul . Elle regarda la femme avec un certain étonnement . Simone rajusta le turban qu’elle s’entêtait à porter malgré la chaleur étouffante. Ils étaient tous trois installés dans un petit kiosque au bord du lac , des boissons fraîches à portée de main sur une  table basse .

-         Il faut bien que tu comprennes une chose . Les maisons d’édition reçoivent en moyenne trente manuscrits par jour . Impossible donc de les lire tous . Alors , en général , les membres du comité de lecture se contentent de survoler les œuvres en sélectionnant l’une ou l’autre page au pif . En général c’est la première . Si elle est bonne , l’auteur sera lu , sinon…

Elle fit le geste de jeter un objet dans le lac ce qui eut pour effet d’attirer une bande de cygnes qui firent claquer leurs becs à quelques centimètres de la main du célèbre top modèle . Simone se leva en glapissant.

-         Chasses-moi ces bestioles !

Dans l’affolement son sac à main se renversa, éparpillant sur  le plancher tout un invraisemblable arsenal ludico-sadique , complément indispensable à l’obtention d’un orgasme acceptable dans l’accomplissement de son devoir conjugal avec son mari , Jean-Paul. Justement celui-ci se baissa et ramassa un vibromasseur japonais à deux vitesses . Il le mit en marche et se l’enfonça dans l’oreille . Simone récupéra le reste des objets épars et reprit le fil de la conversation .

-         Tu comprends , il y a un certain nombre d’incohérences dans ce que tu écris. Ainsi ce « léchaient avec application » . Enfin franchement ! Qu’en penses-tu Jean-Paul ?

Il oublia pour un moment son oreille et fit semblant de s’intéresser à la discussion. Il enleva ses lunettes et regarda Sidonie , c’est à dire que son œil gauche alla se perdre dans les branches supérieures d’un hêtre centenaire pendant que l’œil droit foudroyait un malheureux cygne en quête de nourriture . Sidonie éprouva une sensation assez proche du mal de mer . Ce malaise fut encore aggravé quand l’homme se mit à rire . Il y eut un chuintement allant crescendo. La bouche fut aspirée vers l’intérieur , le nez se replia entre les joues pendant que le menton se réfugiait dans son cou . Il prononça quelques mots à peine audibles qui se perdirent dans un accès de toux grasse . On put toutefois comprendre que ce qui gênait le grand homme n’était pas tant l’action de lécher mais l’objet de ce léchage . Impitoyable , Simone continua la destruction de l’humble manuscrit .

-         Evites aussi les onomatopées . Plouf ! Je te demandes un peu … Et puis les redondances  et je ne parle pas de l’invraisemblable énumération de sommets … Je ne suis pas alpiniste , mais le Fuji-Yama , en Suisse , est-ce bien raisonnable… ? Enfin et surtout c’est mou tout ça , on dirait la petite maison dans la prairie . Le soleil , les petits oiseaux… Tout est trop beau , trop parfait !

Jean-Paul qui s’amusait à faire mousser sa bière avec son vibromasseur , sembla se réveiller .

-         Il faut de la chatte et de la queue bien rigide . Que ça gicle , bordel !

Simone leva les yeux au ciel .

-         C’est dit crûment , mais il a raison ! Ainsi , François, retires lui cet affreux pyjama.  A poil le gaillard . A quoi pense un jeune homme  le matin en voyant sa bien-aimée endormie ? ….. Tu ne devines pas ? Certainement pas à faire des mouvements débiles de gymnastique . Il la prend bon-sang , il la pénètre , il la besogne… !

Sidonie jeta à son amie un regard affolé , elle qui n’avait  connu l’amour  que dans les livres de Barbara Cartland !

-         Ah ça , jamais ! Pas dans mon livre !

-         Bon si tu veux , mais il faudra alors prévoir une ou deux scènes de masturbation pour l’amant frustré !

-         Masturbation ?

-         Oui les mecs font ça comme on se mouche !

-         Dans ce cas….

-         Et surtout , il faut éveiller l’intérêt du lecteur dès la première ligne . Je vais te donner un exemple.

Elle sortit de son sac un livre , « Le destin miraculeux d’Edgar Mint »de Brady Udall , et lut la première phrase.

-         Si je devais ramener ma vie à un seul fait , voici ce que je dirais : j’avais sept ans quand le facteur m’a roulé sur la tête .

 

«  Ce matin là , le jour ne se leva pas et ne se lèverait plus jamais . Le vent poussait devant lui d’effroyables nuages noirs chargés de pluie et de grêle . Les montagnes étaient invisibles . Même l’Everest , ce géant au front immaculé , choisit de rester caché devant une si effrayante noirceur . Le lac roulait des eaux boueuses aux effluves pestilentielles. Ca et là des cadavres gonflés et décomposés de bêtes et d’humains venaient crever la surface . D’abominables oiseaux , les ptérodactyles , picoraient les yeux et les entrailles des morts. Des vagues monstrueuses balayaient incessamment le débarcadère et finirent par l’arracher. Dans la maison en ruine ouverte à tous vents , le couple terrorisé était recroquevillé sur un grabat fait de paille et de chiffons . Dans un coin, une chatte noire à la queue bien rigide urinait tout en guettant un rat de la taille d’un marcassin . François se leva . Il était presque nu à l’exception d’un débardeur et d’un slip kangourou . Il ne put ouvrir les volets car ils avaient été arrachés par la tempête . Il alla sur le balcon . La fureur des éléments le remplit de crainte et d’horreur . Il éternua . Il se saisit d’un mouchoir et se masturba vigoureusement deux ou trois fois dans un vacarme de trompettes du jugement dernier . Quand il se retourna vers Charlotte , il constata qu’elle était morte , le visage couvert de pustules violacées . Il descendit ensuite dans le jardin. En marchant au milieu des arbres déracinés , il gagna le portail , l’ouvrit et fit quelques pas sur la route déserte . Là ,il se coucha et attendit le passage de la voiture du facteur afin que celui-ci pût lui rouler sur la tête….. »

 

 

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