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26 juillet 2004

Le tatouage

…… Il ne sut jamais s’il s’était endormi ou évanoui , toujours est-il qu’il se réveilla dans des draps immaculés au petit hôpital du village . Ce ne fut pas exactement un réveil , mot suggérant la fin du sommeil et le retour à l’état de veille , mais plutôt une lente reprise de conscience . Avant d’ouvrir ses yeux il reprit petit à petit possession de son corps . Il remua ses jambes faisant jouer leurs muscles endoloris . Il bougea ensuite ses doigts en les comptant mentalement . Il  força ensuite son cerveau à lui réciter les déclinaisons en allemand, langue qu’il abhorrait par dessus tout . Satisfait du résultat , il sut qu’il n’était pas frappé d’amnésie . Il essaya ensuite de chasser le mauvais goût dans sa bouche en remuant sa langue aussi sèche qu’un morceau de bois . Il s’autorisa enfin quelques gémissements pour vérifier l’état de ses cordes vocales . Cela dut fonctionner car il perçut des pas discrets autour de lui et une voix féminine lui chuchoter à l’oreille :

-         Bonjour Stan , tout va bien , tu es à l’hôpital . Tu nous as fait une de ces peurs ! Allez , ouvres tes beaux yeux !.

Il obéit et la première chose qu’il vit fut le visage outrageusement fardé de Robert , l’infirmier mahou . Stan avait toujours eu des problèmes avec les mahous . Il les appréciait pour leur gentillesse mais ne pouvait s’empêcher de ressentir un certain malaise quand un de ces êtres androgynes s’approchait de lui . Avec Jean , ils avaient toujours pris un soin extrême de soigner leur apparence de jeunes mâles virils . Ils en rajoutaient même allant jusqu’à régler leurs désaccords à coups de poings pour se réconcilier ensuite lors de joutes amoureuses non moins vigoureuses .A dix-huit ans pour se prouver leur amour et leur courage ils avaient décidé de

mutuellement se marquer les fesses au fer rouge avec les initiales de l’autre .Devant l’impossibilité de trouver le matériel adéquat , ils s’étaient rabattus sur deux énormes Partagas dérobés à Benedict . Ils les avaient fumés à s’en rendre malade , puis lorsqu’il n’en resta plus qu’un petit tiers , ils se dévêtirent, s’enlacèrent  et avec une parfaite synchronisation chacun éteignit son  mégot incandescent sur la fesse droite de l’autre .Ils étouffèrent leurs cris de douleur en se mordant mutuellement l’épaule .Il leur fallu dormir pendant une semaine à plat-ventre et éviter de s’asseoir . A ce jour Stan  conservait encore la marque imprimée dans sa chair par la solide mâchoire de son ami , alors que tout trace de brûlure avait depuis longtemps disparu ! A cette évocation il sentit une monumentale érection s’emparer de son membre en même temps qu’une douleur déchirante . Il se saisit le bas ventre en gémissant. Robert souleva le drap.

-         Oh , oh , le coquin ! C’est la sonde urinaire qui te fait mal , je vais te l’enlever .

Avec habileté , il lui retira la fin tuyau puis s’attarda un moment à contempler , sur sa poitrine et son ventre , le tatouage  que Stan ne se sentait pas encore prêt à affronter . Pour l’instant il regardait la perfusion s’écouler goutte à goutte dans ses veines . Robert soupira en rabattant le drap.

-         Vous les mecs , vous avez toujours besoin de prouver quelque chose . Je me demande qui t’a fait ça ! De la belle ouvrage à l’ancienne . Pas  d’infection . Je ne vois plus personne ici qui soit capable de travailler aussi bien en utilisant les procédés traditionnels .

-         D’abord je te signale que toi aussi tu es un mec avec une paire de….

-         Oh Stan , ne sois pas méchant !

Quand il vit les yeux de Robert se remplir de larmes , il eut brusquement honte et peur de ressembler à son père et à ses jugements sans appel.

-         Désolé , je m’excuse ! Je ne vais pas bien en ce moment . Pour répondre à ta question , c’est le vieux Tatea  qui m’a tatoué.Il était assisté de ses deux fils … Moi , je ne trouve pas le travail aussi génial que ça…..

Il s’interrompit car Robert avait blêmi sous son maquillage . Il recula et feignit de remplir sa feuille de soin .

-         Et ça s’est passé où ?

-         A la baie sans nom . Bel endroit mais un peu difficile d’accès .

-         Te ava ikoa ko’e ?

-         Oui!

Robert hocha la tête avec l’air de dire , c’est bien ce que je pensais . Il s’excusa et sortit pour aller chercher le médecin de garde . Celui-ci arriva quelques instants plus tard . Il vérifia la feuille de soin , ausculta Stan et délivra son verdict .

-         Déshydratation , épuisement du à l’effort physique et à une alimentation insuffisante . Une chance que le chauffeur de taxi vous ait trouvé inconscient au bord de la route . Ca fait près de vingt quatre heures que vous dormez . Rappelez vous de cela la prochaine fois : quand on fait un effort physique intense , il faut boire , boire et encore boire.

Il articula avec soin cette dernière recommandation , comme il aurait pu le faire pour un gamin mentalement attardé .Pour donner plus de poids à son assertion à chaque  « boire » il fléchissait légèrement les genoux dans un craquement de planche pourrie . Ayant énoncé cette vérité percutante , il allait partir quand Stan , le rappela .

-         Et pour mon tatouage , docteur , tout est normal ?

-         Ah , ouais , ce machin . Médicalement tout est normal . Il n’y a pas d’infection et la petite croûte qui recouvre les scarifications tombera d’elle-même dans quelques jours. 

C’est votre état mental , pour avoir voulu subir un tel supplice , qui m’inspire plus d’inquiétudes . Mais je soigne les corps et non pas les esprits .

Ceci dit , il sortit de la chambre et de sa vie . Robert revint avec le repas du soir et tint compagnie à Stan tandis qu’il aspirait avidement les aliments  plus qu’il ne les avalait .

Il avait du se rendormir , car quand il rouvrit les yeux , un homme sec d’une soixantaine d’années se tenait dans l’embrasure de la porte . Il hésitait à entrer . Son nez en bec d’aigle semblait humer l’air de la chambre   en quête de quelque relent méphitique.  Ses yeux d’un bleu délavé , profondément enfoncés dans des orbites surmontées de sourcils touffus et grisonnants , s’efforçaient de détecter une présence maligne venue des profondeurs du royaume des ténèbres .La bête immonde ne semblait point hanter ces lieux . D’un pas décidé il entra et s’assit au chevet du malade resté silencieux devant cette étrange apparition. L’homme contempla le visage halé et émacié du garçon . Ses longs cheveux étalés sur l’oreiller et sa barbe clairsemée de plusieurs jours en faisaient une version asiatique du Christ. Il se plongea dans la contemplation de la partie du torse qui émergeait du drap. Il vrilla son regard dans celui de Stan et scruta son âme . Il plaça sa main droite sur la tête du garçon et récita un pater et un ave . On n’est jamais trop prudent pensa-t-il ! C’était le père Antonio Saavedra ,  prêtre salésien qui avait la charge , depuis une vingtaine d’années , de l’école catholique du village . Natif de Tolède, sa foi était aussi trempée que le meilleur des aciers qui avaient fait la réputation de sa ville  .  Cet homme intelligent et intègre  possédait un savoir immense  . Il avait su comprendre la culture maori et tout comme l’Eglise avait spolié ce peuple de son patrimoine culturel au fil des siècles , il avait su rendre aux habitants de l’île  leur fierté et leur dignité en étudiant leur langue et leurs coutumes et en les faisant figurer au programme de son école . La population lui vouait un véritable culte . Sa voix au parler rocailleux raisonna dans la nuit silencieuse .

-         Ah , mon fils , tu me poses un problème ! Je te regardes et je vois le tourment d’une passion amoureuse , le chagrin , l’incertitude….mais du mal , pas la moindre trace ! Et pourtant ce tatouage ne peut-être que diabolique car je reconnais sans hésitation possible la main qui l’a tracé . Tatea !

-         Ah bon ! Moi il m’a fait l’impression d’être un grand sage !

-         Le malin adopte les déguisements les plus divers ! Racontes-moi tout !

Stan qui commençait à éprouver une sainte frousse , ne se fit pas prier et raconta en détail les évènements survenus pendant la semaine passée . Il resta évasif sur les motifs de sa dispute avec son père , les jugeant hors sujet . Il parla jusqu’à une heure avancée de la nuit . De temps en temps le père Antonio l’interrompait pour lui demander de préciser l’un ou l’autre point de son récit . Régulièrement , Robert passait la tête par la porte , regardait avec sévérité le père mais n’osait lui demander de partir . Après tout c’était lui qui était allé le chercher .

Quand Stan se tut , un long silence s’établit . Le père était visiblement perturbé .

-         Je n’ai aucune raison de mettre en doute ton récit et pourtant….. Mais je vois que tu n’es pas au courrant , c’est normal , comment le saurais-tu ? Tu n’habites pas ici . Lorsque tu dis que Tatea est un sage tu as raison . C’était même mon grand ami et mon professeur dans beaucoup de domaines . Le malheur survint il y a trois mois environ . Tatea habitait avec ses deux fils dans la baie sans nom . Il y menait une vie heureuse consacrée à la pêche , la chasse et surtout à son art . Lorsqu’un jeune voulait se faire tatouer , il prenait son bâton de pèlerin et se rendait chez le maître qui l’accueillait à bras ouvert . C’était devenu une espèce de rite initiatique . Ors un matin , ses deux fils partirent dans leur pirogue pour aller pêcher le thon . Le soir , ils n’étaient pas rentrés . Tatea pensa qu’ils avaient du trouver du poisson et voulaient passer la nuit en mer . Le

matin toujours personne ! Il ne savait que faire . Il n’avait plus de bateau et  le village se trouvait à deux jours de marche . S’il partait et qu’ils rentraient en son absence ? Comment le saurait-il ? L’arrivée d’un cousin venu lui apporter de menues provisions dans son bateau à moteur , le tira d’embarras . Ils partirent ensemble vers les lieux de pêche habituels de ses fils . Rien !  Il n’y avait aucune trace d’eux . Le cousin appela sur sa radio les autorités au village et les recherches furent organisées . Pendant plusieurs jours des dizaines d’embarcations sillonnèrent la zone . La marine envoya un avion de reconnaissance qui  quadrilla de larges portions d’océan . Tout cela en vain ! Il fallut bien de rendre à l’évidence . Les deux garçons étaient perdus . La dernière fois que je revis Tatea ? Il y a deux mois . Il avait maigri et semblait très déprimé . Je l’ai invité à déjeuner chez moi et nous avons parlé de tout et de rien . A aucun moment une plainte n’a franchi ses lèvres . En me faisant ses adieux il m’a simplement dit : « Pardonnes moi , mais je ne peux pas laisser plus longtemps ces garçons tout seuls » . J’avais compris , mais que pouvais-je faire ? Une semaine plus-tard son cousin  le découvrit pendu à une branche de banian . L’homme qui t’a fait ce tatouage et les deux garçons qui l’ont aidé sont morts depuis plusieurs mois . Et pourtant , aucun doute possible c’est bien eux que tu as vu dans la baie sans nom !

Vers la fin du récit , Stan commença à ressentir des picotements sur tout le corps . Il eut l’impression que les poils de ses bras se hérissaient et que ses cheveux se dressaient sur la tête. Il aurait voulu hurler , mais il resta obstinément muet . Il devait-être livide car le père le regarda avec inquiétude et parti chercher Robert . Celui-ci fit se coucher Stan sur le coté et lui massa le dos tout en essayant de le calmer . Une fois le souffle revenu Stan se souvint d’un détail , qui vu sous un jour nouveau , pouvait sembler terrifiant .

-         Une fois son travail achevé , Tatea m’a dit qu’une certaine personne lui avait demandé de rajouter une inscription autour de mon nombril.

-         UNE CERTAINE PERSONNE !

-         Oui !

-         Oooooh mon Dieu !

Le père arracha le drap et essaya de lire l’inscription en tendant la peau autour du nombril du jeune homme . Mais sa vue déficiente ne le lui permit pas . Robert essaya à son tour mais ne fut pas plus heureux . Il partit à la réception et revint avec une loupe . Il put alors clairement déchiffrer les quatre lettres j, e, a, n . Le père parut soulagé .

-         Dieu merci , ce n’est pas le chiffre de la bête ! Jean… voyons cela peut-être Jean le Baptiste , ou Jean Damascène ou Jean de Capistran ou Jean de la Croix ou encore Jean Bosco . Mon Dieu , les Jean ont fourni à l’Eglise une telle cohorte de saints !

-         Servier ! C’est Jean Servier !

-         Tiens , je ne le connais pas !

-         Rassurez-vous mon père . Ce n’était pas un saint ! C’était mon ami . Il s’est tué en moto à la même époque où les deux fils de Tatea ont disparu en mer . J’imagine le souk qu’ils doivent mettre la haut tous les trois  !

 

Extrait du "Livre sans nom"

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                                              

 

 

 

Commentaires

C'est une honte ! Y a plus de jeunesse . Je m'étais pourtant jurée de ne plus retourner dans ce lieu de perte et d'embauche après mes histoires avec l'Oliviermb . Mais comme dit l' Auguste, mon mari, si tu mets la tête sous le cul de la vache , elle finira bien par te chier dessus! Ah , je suis bien attrapée . Lire des choses pareilles à mon âge!Pourtant , quand j'ai lu vos jolies histoires de voyage , je me suis dit en voilà un qui est culturé . C'est vrai on voit tout de suite que vous avez un paquetage culturiste! Moi , l'ile de Paques , je ne sais pas où elle est, mais c'est surement plus loin que Vesoul où qu'on passe nos vacances chez les cousins , les Tronchu , du côté de mon père. Ensuite , j'ai plus tellement rien compris à vos histoires ! Si, j'ai bien aimé celle avec monsieur Tiez , même que j'ai tout de suite compris que c'était le facteur!Faut dire que l'Auguste , il est retraité des P et T. C'est un homme , lui. Un vrai . Dans sa jeunesse il plongeait dans la Schluirque , la rivière à coté de chez nous . Attention , avec tout l'attirail , les palmes et la bouteille de gaz sur le dos! Mais là vous dépassez les bornes avec vos mauvaisetés . En plus vous vous moquez de la religion . Vous verrez , un de ces jours vous allez vous réveiller avec la bête couchée dans votre lit .Faut pas croire que je suis homomorphe comme on dit , mais depuis que l'Auguste il est parti avec le petit chilois qui nous livrait la marchandise , je suis toute chamboulée.

Allez , veuillez saluer vos agrégations respectables.

Écrit par : moi | 27 juillet 2004

Je ne vois qu'une femme pour tenir des propos si difficiles à comprendre 1

Écrit par : oliviermb | 27 juillet 2004

C'est quoi un chilois?

Écrit par : Tai Heke | 27 juillet 2004

Un Chinois du Chili, peut-être bien...

Écrit par : oliviermb | 27 juillet 2004

Je vote pour un Chilien expatrié pile de l'autre côté du globe (en Chine, quoi).

Écrit par : Zhoul, la science infusée | 27 juillet 2004

Salut, Zhoul , content de te lire à nouveau en ce lieu de perdition . Je me suis laissé dire qu'il fallait une dizaine d'années pour maitriser le chinois. Mais rassures-toi ce sont les cinq premières les plus pénibles . Une seule inquiétude : ton vélo résistera-t-il?

Écrit par : Tai Heke | 28 juillet 2004

A l'apprentissage du chinois ? C'est pas sur. Langue chuintante, glissante, chantante et parfois aggressive, pas sur que la frele armature de la bete resiste aux invectives des chauffeurs de taxi. Surtout si celles ci precedent de peu un emboutissement.

Je te remercie de ta prevenance.



Ou peut-on precommander un exemplaire du livre son nom, dis moi ?

Écrit par : Zhoul, Hautefortine a cyclo | 28 juillet 2004

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