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26 juillet 2004

A l'ombre du géant

L'homme était descendu du train au pied de l'Eigergletcher . Il regarda le dernier wagon du convoi chargé de japonais pénétrer au cœur de la montagne . Dans une heure il arriverait et déposerait sa cargaison de touristes au sommet de la Jungfrau . Pauvre vierge , pensa-t-il . Violée quotidiennement par des hordes d'estivants indifférents à la montagne enveloppée dans son suaire de brumes .Ils s'agglutineraient probablement dans ces boutiques remplies d'objets innommables et inutiles . Ils dégusteraient une de ces délicieuses Wurst débordante de graisse et d'amidon .Pour soulager ensuite leurs vessies débordantes et leurs intestins gonflés de flatulences méphitiques ils utiliseraient les toilettes à dépression , réussite sans précédent de l'engineering sanitaire helvétique permettant aux représentants de toutes les nations du monde de déféquer à quatre mille mètres d'altitude! Globalscheisse !Au retour, le train s'arrêterait quelques minutes devant les deux ouvertures pratiquées dans la face Nord . Avec un peu de chance ils pourraient voir un alpiniste à bout de force essayer de gagner l'abri salvateur de cette gare creusée dans les entrailles du géant .

L'homme ,Tiez était son nom , descendait sur l'étroit sentier qui longeait la base de la face Nord de l'Eiger . Il marchait les yeux en l'air . Il était là lorsque la montagne avait surgit du chaos de roches déchiquetées dans un vacarme effroyable . Il avait vu le Tout naître du néant dans un enfantement sans cesse répété .Il était l'avant , le maintenant et l'après . Il avait toujours été là et serait encore là lorsque plus rien n'existerait . Il accompagnait chaque créature , minérale ,végétale , animale,humaine de son début à sa fin . Il était avec ce pauvre Longhi ,quand , abandonné par son coéquipier à quelques dizaines de mètres du sommet, il avait agonisé pendant des jours , suspendu au bout de sa corde .Tiez avait plongé son regard éternel dans les yeux terrorisés de l'alpiniste italien et avait partagé avec lui ces secondes , devenues infinies .Il avait une affection particulière pour ces conquérants de l'inutile , ces don Quichotte alpins pour qui il prenait une importance démesurée .Tiez , d'une manière générale aimait les humains car eux seuls , s'ils ne pouvaient le voir , se retournaient sur son passage .Parmi les minéraux il avait une affection toute particulière pour le sable et l'eau , fluides et solides à la fois .Arrivé à mi-chemin , il vit monter vers lui un jeune homme . Il pensa d'abord à un alpiniste désireux d'arriver au refuge avant la nuit afin d'entreprendre l'improbable ascension du géant au petit matin . Mais le marcheur trébuchait à chaque pas , s'arrêtait pour souffler en se tenant les côtés puis repartait en chancelant, son corps mince et bien proportionné tiré en arrière par le poids de son sac à dos . Lorsque le jeune homme ne fut plus qu'à quelques mètres de lui , Tiez vit qu'il était beau . Qu'on ne se méprenne pas , il ne s'agissait pas seulement d'une beauté physique et vulgaire , mais de cette qualité qui donne à certains humains des allures d'éternité . Pour ce garçon , tout comme il l'avait fait pour d'autres ,Tiez décida de s'arrêter . Il s'immergea au fond de ses yeux bleus profonds comme des lacs de montagne et leur fit voir ce que la pluspart des humains ignoraient . Le garçon s'étendit à l'abri d'une grosse pierre plate et sortit un carnet de sa poche . Il se mit à en remplir soigneusement les pages . D'autres promeneurs passèrent , regardèrent le jeune homme se moquèrent de sa mise négligée , de ses cheveux longs,de son sac déchiré . Mais lui indifférent au passage des randonneurs , continuait à écrire .Tiez resta avec lui . Il n'y eut plus ni jours ni nuits . Il n'y eut plus ni été ni hiver . Il n'y eut plus que l'écriture . Quand il eut rempli tous les feuillets de tous ses cahiers , l'écrivain était un vieillard . Il se leva et reprit sa marche indifférent à son corps ravagé que depuis longtemps il avait cessé d'habiter .

Avant d'arriver dans le  village au fond du vallon , Tiez fit une halte dans le petit cimetière . Il aimait bien cet endroit . Chaque pierre tombale était un monument érigé à sa gloire . On a beau être éternel , on n'en a pas moins sa fierté !

Juste quand il arrivait devant la petite église , l'horloge ,de sa voix cristalline , sonna huit coups .

De Tiez , cher lecteur , l'identité sans aucun doute tu auras deviné! 

 

Commentaires

Est-ce vraiment Tiez qui décide de s'arrêter? N'est-ce pas plutôt le marcheur qui, s'arrêtant de marcher, arrête le cours de Tiez?

Écrit par : oliviermb | 26 juillet 2004

Arrrggggllll!!!

Pertinente réfléxion!Je voyais Tiez en maitre. Tu le considères sinon esclave du moins dépendant de la volonté du promeneur. Mais ce bon Tiez aurait pu passer auprès du jeune homme en l'ignorant . C'est ce qu'il fait pour la pluspart des mortels , ne s'arrêtant que pour quelques êtres d'exception. Ceux-là , à leur tour deviennent , chacun à leur manière ,immortels.En fait ils deviennent Tiez!Voilà...M'apprendra à essayer d'être sérieux!

Écrit par : Tai Heke | 26 juillet 2004

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