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24 juillet 2004

Au coeur des ténèbres

Ca y est j'y suis! Chaque fois que je me retrouve à M. la maudite , ça me fait le même effet . Sensation d'un cauchemar récurrent .

Mon frère est là qui m'attend devant cet immeuble ridiculement luxueux dans ce quartier irrémédiablement sordide , mais tout n'est-il pas sordide dans cette ville ? Il s'est assis dans le siège du passager et la lourde porte en fer s'est ouverte . Nous nous engouffrons dans la gueule obscure du parking . Une première grille nous arrête , puis une autre . Elles s'ouvrent et se ferment en silence dans le clignotement d'une lumière rouge . J'arrête la voiture louée à Zurich devant l'un des nombreux garages qui bordent l'artère principale de cette métropole souterraine .J'ai encore en tête les bons moments passés avec mes amis suisses .Je dois avoir un vague sourire qui continue de flotter sur mes lèvres , car J., mon frère , me demande d'un ton cassant:

- Pourquoi ce sourire idiot?

Pour la première fois depuis mon arrivée , je le regarde vraiment .Sa peau est grise , parcheminée. Des cernes noires s'allongent tels des sables mouvants sous ses yeux .Son nez forme un éperon saillant entre ses joues creuses et ridées .De ses beaux cheveux , autrefois bouclés ,il ne reste que quelques épis soigneusement peignés .Quel désespoir à ce point l'habite pour que des ans , le poids l'écrase de manière aussi subite? Je ne sais pas , mais cet homme l'an dernier encore si fort et beau , me semble aujourd'hui n'être nourri que d'un peu de pain et d'eau . Hélas , corps et âme jusqu'au tréfonds sont brisés et c'est dans son oeil que la vie s'est réfugiée.

- Bon tu me réponds ? Qu'est ce qui te fait rire?

Je regarde autour de moi. Une foule de créatures hagardes glisse dans ce long souterrain . Ils ont vieilli, mais je les reconnais . Je prétends ne pas les voir , mais eux s'arrêtent et me fixent , silencieux , attentifs , pleins d'espoir. Je les salue en tremblant . Ils hochent la tête , agitent les bras.Ils me font signe de les suivre . J'essaye de hurler. La plainte lugubre résonne au fond de cette caverne dans laquelle on n'entre ni ne sort . Tout juste y nait-on .

Ma tête heurte le rebord de la table . J. , éclate de rire . Ca va , j'ai du m'endormir ,c'est le décalage horreur . Je constate avec plaisir que mon frère a retrouvé ses cheveux! Il se lève , s'empare d'un grand sac à dos prêt depuis longtemps , me tend la main et s'en va . Je suis seul avec mes fantomes pour quinze jours .Terrifié , je m'abrutis de télévision . Je recommande Arte aux déprimés . Il faut soigner le mal par le mal .Durant la nuit , je suis réveillé par des bruits diffus qui se transforment peu à peu en vociférations puissantes . Je distingue nettement , "enfoirés, pédés".Je me lève et m'approche de la fenètre . Deux bandes de jeunes s'affrontent dans la rue devant un bar de "mala muerte" , à coups de pieds , de poings et de barres de fer . Je ne sais d'ailleurs pas pourquoi je précise jeune! Comme si on avait déjà vu des bandes de vieux se battre dans la rue ! Je ricane tandis qu'un enfoiré s'effondre , immédiatement entouré par plusieurs pédés .Chaque ville a les légendes qu'elle mérite . A Rome les Horace contre les Curiace . A M. les enfoirés contre les pédés .Ils ont maintenant totalement deshabillé l'enfoiré . Il hurle " non , pas les couilles!" Bigre , ça devient sérieux. Je regarde autour de moi . Un vieux Loden est posé sur un fauteuil . Je le jette par la fenêtre dans une tentative vaine et dérisoire de sauver le misérable qui s'est mis à pleurer . Ses comparses loin de lui porter secours , observent hypnotisés !Le manteau descend en planant avec une certaine élégance . Il recouvre entièrement l'un des protagonistes , justement le castrateur . Il lève la tête , me voit , me menace de son opinel en hurlant , enfoiré ! Une sirène au loin . Les jeunes se dispersent. L'enfoiré se relève . Bon ; il est toujours entier . Il enfile le Loden et s'en va calmement en me faisant un petit signe de la main.

Le lendemain , première visite en enfer . Je n'ose sortir de la voiture . J'écoute Isabel Parra , ma chilienne favorite . C'est beau et triste .

La première porte du sas s'est refermée, m'isolant de la rue , du bruit , de la vie...Une caméra braque son groin de porc sur moi et me renifle . Je décline mon identité. Le deuxième panneau de verre coulisse en chuintant .L'odeur m'assaille . Javel , urine , bouffe , excréments , peur , ennui, mort .Des ombres glissent. Certaines me heurtent sans me voir . D'autres me touchent , palpent mon visage , enfouissent leurs doigts crasseux dans mes cheveux . Certaines m'embrassent .D'autres me frappent , me pincent , me tirent , m'entrainent .Une dame , élégante, se roule dans ses immondices. Une jeune fille d'origine maghrébine se précipite et la gronde gentiment .Je n'aurai plus à préciser l'origine de ces saintes vestales , gardiennes du grand secret . Elles sont toutes maghrébines .La force manque aux aryens pour un tel travail!

Je vais dans la salle à manger . Dérisoire , un menu décline les différentes variétés de bouillies servies à ces hôtes édentés .

Elle , est là ,impériale dans son fauteuil roulant . Même du fond de sa folie , elle domine encore.Elle regarde avec mépris sa voisine dans la bouche sempiternellement ouverte de laquelle un ange enfourne une pâte verte .La vieille éructe et son gosier , tel un volcan en éruption , projette une lave verdâtre qui inonde ses flancs décharnés .

Elle , me voit et me toise de son regard égaré .Je ne ferai pas la même bêtise que l'an dernier .Je lui avais dit , je suis ton fils , mais elle ne m'avait pas cru . Cette fois je la salue poliment .

- Bonjour madame , je suis votre homme de compagnie .

Ses yeux s'éclairent d'une lueur de raison .Elle sourit en me tendant sa main rongée d'arthrite .

- Ah....un homme!

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