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18 juillet 2004

Pêche au gros

Après m'avoir abreuvé de termes techniques incompréhensibles , le docteur Charkovitch résuma mon cas par ces trois mots très simples :

- Tumeur au cerveau.

Il y eut un long silence pendant lequel il compulsa les clichés de mon scanner intra-cranien , les résultats d'innombrables analyses , les rapports d'éminents spécialistes, tous étalés sur son prodigieux bureau en teck.Il finit par rassembler tous ces documents épars pour les glisser dans une chemise en plastique vert bouteille . Je pensai , le vert , la couleur de l'espoir! Quand il eut terminé son travail de rangement  son regard croisa le mien . C'était un homme d'une soixantaine d'années , légèrement vouté. Son front lisse , vaste  comme un champ opératoire , réfléchissait les quelques rares rayons qu'un soleil de novembre avare laissait filtrer dans la pièce immaculée , au huitième étage de cette Babylone médicale.Il sembla déçu par mon absence de réaction . Je savais , depuis mon enfance , que j'étais condamné .Il ne me restait plus qu'à mettre un nom sur cette sentence de mort . C'était à présent chose faite.Il répéta son verdict en le détaillant:

- Tumeur cancéreuse au lobe pariétal droit.

Histoire de montrer un intérêt poli , je hochai la tête.

- Ah bon ! Je vais devenir dingue ?

Question idiote , parce que je savais pertinemment que je l'étais depuis longtemps déjà . Le cancérologue agita devant son visage ses grandes mains aux doigts spatulés, comme pour mettre en fuite cette idée désagréable.

- D'aucune manière , vous resterez lucide jusqu'au bout . Mais il va falloir que vous vous battiez.... que nous nous battions! Nous avons encore toute une batterie de tests à effectuer . Ensuite je préconise une chirurgie agressive , suivie de séances de bombardements aux rayons X et pour terminer une chimiothérapie invasive . Evidemment nous n'éviterons pas les dommages collatéraux . Heureusement que vous avez une très bonne assurance . On peut faire trainer les choses encore deux ou trois ans!...Mais que faites vous?

Las d'écouter  ce général d'opérette manoeuvrer ses troupes en blanc équipées d'armes de destruction massive , je m'étais levé et commençais à enfiler ma veste fourrée , indispensable complément vestimentaire pour l'îlien que j'étais .Le professeur se leva à son tour et vint se placer entre la porte et moi . Il réitéra sa question .

- Qu'allez vous faire maintenant ?

Je pensai à cette anecdote racontée par je ne sais plus qui . Deux gamins d'une dizaine d'années jouent au ballon . A un moment donné , le plus jeune des deux s'arrête de lancer la balle et demande à son copain:

- Si on te disait que tu vas mourir dans une heure , que ferais-tu .

L'autre gosse réfléchit un instant et répond :

- Je continuerais à jouer au ballon .

C'est la rèponse que je fis à l'éminent praticien . Il me regarda . Je lus l'effroi dans ses yeux . Je compris qu'il était obligé de remettre en question son diagnostique du maintien ad finem des mes facultés intellectuelles . Son désarroi m'émut . Je rectifiai.

- Je vais rentrer à N. et là je verrai bien .

- Mais vous êtes fou! Le voyage interminable , la chaleur , l'humidité vont réduire de moitié le temps qu'il vous reste à vivre . Et la situation sanitaire dans ces îles , un désastre!Comment ferez-vous pour vous faire traiter?

Je l'écartai poliment du revers de la main . Il résista un moment , mais comme j'étais plus jeune et , pour un temps encore , plus fort que lui, il finit par me laisser passer . Avant de refermer la porte , je lui lançai:

- Rassurez-vous docteur , je n'ai pas l'intention de me soigner!

J'étais en train d'arpenter l'interminable couloir à la recherche d'un ascenseur lorsque j'entendis le bruit de pas rapides derrière moi . C'était Charkovitch.Il se mit devant moi tout en continuant à marcher à reculons. Il me fit la description de toutes les choses désagréables qui allaient m'arriver:la douleur , la paralysie progressive des membres , la perte de l'ouie , de la parole ....Il conclut sa tirade en hurlant très fort:

- BORDEL MAIS VOUS ALLEZ MOURIR!

Des patients déambulant dans les couloirs en trainant leurs perfusions sur des perches roulantes , nous lancèrent des regards de bêtes traquées. Peu désireux de provoquer un scandale je m'arrêtai .

- Ecoutez , docteur , j'ai  compris tout ce que vous m'avez dit et j'ai pris ma décision. JE NE ME FERAI PAS SOIGNER! C'est clair?

Mais Charkovitch était comme ces pêcheurs au gros . Ils ont ferré un marlin de grosse taille et sentent qu'ils sont gréés trop légers . Au lieu d'essayer de ramener la bête en force , ce qui se solderait par la rupture de la ligne , ils laissent filer des centaines de mètres de fil en ne serrant que légèrement le frein .

Il me mit la main sur l'épaule et me fit signe de le suivre . Je me dis , bon si cela peut lui faire plaisir. Nous nous arrêtames devant une chambre . Sur la porte , un nom: Mr Hubert Marron . Avant d'entrer le professeur m'expliqua en deux mots la pathologie du patient .

- Un très beau cas de cancer du côlon . On lui a fait une résection . Rien à voir avec votre cas bien sur... Mais ça fait cinq ans qu'on réussit à le maintenir en vie .

Il frappa à la porte ,par habitude, et entra . Je vis d'abord les tuyaux de monsieur Marron avant que de voir ce qui restait de son corps . Je dit ses tuyaux , parce qu'ils étaient devenus partie intégrante de son organisme. Il y avait bien sur les inévitables perfusions , au nombre de quatre ,qui instillaient , goute à goutte , les drogues nécessaires à la survie du malheureux . Un  tuyau jaillissait des profondeurs du lit et laissait s'écouler un liquide jaune dans une pochette en plastique . Une autre poche , suspendue à côté de la  premiere , récoltait une substance brunâtre . C'est vers elle que l'attention du médecin se porta en tout premier lieu . Il la palpa et la soupesa , produisant un clapotis désagréable . Il se tourna vers moi , un sourire triomphant sur son austère visage .

- Un anus artificiel dernier cri ! C'est-y pas beau ça ?

J'eus un haut le corps . J'imaginais déjà le titre de ma prochaine nouvelle , "Le dernier cri de l'anus artificiel de l'épouvantable docteur C." Mais Charkovitch était tout à son rôle d'amphytrion . Il me montra une grosse canule sortant de la gorge de monsieur Marron pour aller se connecter à un respirateur installé sur une table roulante.

- C'est qu'il nous a fait une de ses peurs avant-hier soir , ce brave Hubert . Il a voulu nous quitter!Ah le garnement! Mais , hop , une jolie trachéotomie et c'est reparti comme en quarante!

Le professeur tapota familièrement une chose grise, sans doute un bout d'épaule appartenant au supplicié. Il y eut un gargouillis au niveau de la gorge , puis un grondement souterrain. Quelques gouttes tombèrent dans la pochette brune.Je me précipitai pour vomir dans les toilettes que monsieur Marron n'utiliserait sans doute plus jamais .A mon retour Charkovitch avait les yeux braqués sur la télévision fixée à un coin du plafond .Il se déhanchait au son d'une ranchera chantée par des mariachis tibétains.

- Quel chance il a Hubert! Pendant qu'on bosse comme des damnés, ce veinard se prélasse dans son lit à regarder la télé!

Plus que les tuyaux , les canules , les sondes , les anus artificiels , ce qui m'horrifia fut cela . Cinq années de Thierry Ardisson , de Claire Chazal ,de Drucker, de Ruquier, de PPDA !Cinq années de guerres , d'attentats, de meurtres et de viols passés en boucle ! Cinq années de sitcoms minables , de séries débiles et de films américains consternants!Heureusement qu'il y avait Thalassa !Je jetai un dernier regard au gisant . C'est à ce moment seulement que je vis ses yeux , deux braises ardentes qui me disaient , FUIS! Je quittai la chambre et me mis à courrir dans le couloir pour m'engouffrer dans le premier ascenseur disponible. La porte se refermait dans un grincement métallique , quand une main s'imisça entre les deux battants . C'était Charkovitch . Je pensai lui flanquer mon poing sur la figure , mais j'eus brusquement peur d'avoir à passer en prison le peu de temps qu'il me restait à vivre   . Je feignis de l'ignorer. Il ne dit rien tout le temps que dura le trajet vers le rez-de -chaussée . Quand la porte s'ouvrit , je me précipitai au dehors et parcourus le hall d'accueil à grandes enjambées , le professeur toujours sur mes talons . J'avais presque atteind le sas d'entrée lorsque Charkovitch m'asséna l'ultime estocade .

- Vous allez devenir aveugle , oui... AVEUGLE!

Je m'arrêtai  haletant et me retournai lentement vers lui . C'était ça... il m'avait eu .

Le pêcheur sentit que le poisson était à lui .A toute vitesse , il rembobina la ligne . Le marlin fit surface , épuisé . Il put voir son oeil rond affolé , sa puissante nageoire dorsale. Le pêcheur prit sa gaffe et l'approcha de la tête de l'animal. A l'instant du coup de grâce ,  le marlin donna un puissant coup de queue , jaillit hors de l'eau en fouettant l'air de son rostre . Il y eut un claquement sec . La ligne se détendit et l'animal rejoignit les profondeurs .

 

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