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17 juillet 2004

Le déluge

Ce matin là , pour la première fois depuis 370 jours la pluie cessa de tomber à N. . Il y eut des signes précurseurs durant la nuit . La lueur de quelques étoiles encore trop rares déchirant , par endroit , le rideau des brumes . Ce vent d'Est annonciateur du rétablissement prochain des alizés.Et bien sur , ce matin , ce soleil auquel nous n'étions plus habitués . Après tout ce temps passé ,  immergés dans  une semi-obscurité étouffante , nos yeux reçurent ce brutal afflux de lumière avec une reconnaissance meurtrie .La baie aux eaux encore boueuses , les falaises auxquelles l'érosion avait donné l'apparence démente de sculptures abstraites inachevées , les pics aux arêtes scandaleusement vierges , le fouillis végétal composé d'arbres centenaires au milieu desquelles des lianes velues étaient parvenu à établir des ponts imaginaires , les cascades qui avaient transformé les flancs des montagnes en écluses sempiternellement ouvertes , toutes ces choses et bien d'autres encore , notre pauvre regard atrophié par cette longue abstinence put enfin  les observer . En sortant de nos demeures ravagées nous pûmes voir à quel point nous étions tous hâves et prématurément vieillis .Les enfants avaient l'aspect d'adultes , les adultes paraissaient des vieillards et les vieillards étaient morts depuis longtemps .L'humidité règnait en maîtresse , sur la nature , sur nos foyers mais également sur nos corps spongieux, ridés , rétrécis . Cette impitoyable humidité  omniprésente ne s'était pas contentée d'étendre son emprise sur le tangible , elle s'était également frayée , sournoisement , un chemin dans l'esprit des hommes , altérant de manière irrémédiable leur jugement  .

 Le déluge s'abattait impitoyablement sur N.depuis trois mois . Les ponts avaient été emportés , les routes coupées , les récoltes détruites, les maisons endommagées .Le poisson avait fui vers le large, soucieux d'éviter la noyade dans toute cette eau douce. Des femmes donnèrent naissance à des créatures monstrueuses. Ainsi les archives de l'hopital de N. font mention de cinq énarques et de quatre normaliens nés de mères apparemment saines .Il y eut même un sartrien , mais il ne survécut que quelques minutes . Le gynécologue , le docteur Menguele , toujours soucieux de voir son nom passer à la postérité , conserva les restes du malheureux dans un bocal rempli de formol . Mais le destin frappa là où on l'attendait le moins .Un matin , on avait  retrouvé  le père Abélard Oberstock solidement attaché au sommet d'un cocotier .Sa fidèle servante , André , un raerae d'un mètre quatre vingt dix , affichant sur la balance un bon quintal ,avait courru avec élégance entre les flaques , laissant dans la boue ,à chaque pas , des empreintes comparables à celles du yéti . De sa petite voix stridente il avait adjuré le père de revenir à la raison , de ne pas se donner en spectacle , de retourner à son ministère, de marier les vivants et d'enterrer les morts . Mais rien n'y fit . Le bon père refusait avec obstination de descendre de son perchoir .De sa voix de stentor , il lança vers le ciel des imprécations en un latin teinté d'un fort accent alsacien  . André retourna à la mission et s'en fut quérir le manteau en cachemire (dérobé à l'abbé Pierre dans des circonstances mal définies) du saint homme .Il lui fit passer la défroque au bout d'une longue perche. L'ecclésiastique consentit à s'en vêtir , puis se mura dans un mutisme absolu . André , image même du dévouement et de l'abnégation les plus absolus , se recroquevilla au pied du cocotier , et sous l'illusoire abri de son petit parapluie rose , attendit , telle la vierge Marie au pied de la croix . La vision de ce calvaire tropical , de ce Golgotha ultramarin , attira rapidemment l'attention des habitants .Bravant les intempéries ,  ils arrivèrent d'abord un à un , puis par petits groupes et ce fut bientôt toute la population de N.qui se trouva prosternée sur le petite esplanade boueuse faisant face au cocotier .  Des tentes s'élevèrent  pour abriter les pèlerins venus des autre îles . On improvisa une cantine dans l'église et quand celle-ci fut trop petite pour contenir la foule affamée , on ouvrit un  restaurant qui servit du poisson au lait de coco . Comme le phénomène durait depuis une quinzaine de jours , une chaine de restauration rapide inaugura une sucursale à N.  Le nouvel établissement , construit en quelques jours , prit la forme d'une immense noix de coco , tant il est vrai que marketing et bon goût , ne vont pas toujours de paire . Des paquebots se déroutèrent de leur itinéraire afin que leurs passagers pussent admirer l'étrange phénomène. On vendit à ces touristes d'un nouveau genre des reproductions du cocotier et de son illustre occupant .Il va sans dire que ces bibelots d'un goût douteux , furent à la hâte fabriqués en Asie par des enfants en bas-âge sous-alimentés . La presse et les médias s'emparèrent de l'affaire . Pendant plusieurs semaines , un célèbre chroniqueur mondain  , présenta son émission ,"Tout le monde empale" ,au pied du célèbre arbre.

Le vatican dépêcha monsignore Torlenana , dignitaire de la sainte inquisition, pour  "secouer le cocotier", celon l'expression que le Saint Père avait réussi à articuler durant ses dix minutes de lucidité quotidienne  . Il convient à ce propos de relater l'incident pénible qui se déroula à N. à l'arrivée de l'éminent homme de Dieu. Son premier souhait fut de se rendre à l'église afin que Dieu l'éclairât de son infinie sagesse dans cette périlleuse mission .  Après s'être frayé un chemin parmi les milliers de pèlerins, se perdant à plusieurs  reprises dans l'enchevêtrement , de barraquements , salles de jeux , boites de nuit , casinos, fitness club,restaurants,bistrots ,sushi bars,supermarchés, banques, concessionnaires automobiles, Torlenna finit par arriver devant la petite église . Evidemment il ne pouvait pas savoir que ce lieu sâcré entre tous avait été transformé en maison de tolérance . Lorsqu'il fut accueilli par une prostituée ouzbèque voilée de la tête aux pieds , il crut se trouver en présence d'une soeur ursuline. Il la serra avec effusion . Le traumatisme que lui causa la suite des évènements fut si grand , qu'il repartit le jour même pour sa lointaine patrie .Il dut mentir au saint père , mais ça il en avait l'habitude . Quant au père Abélard et à son fidèle André , cela faisait longtemps qu'on les avait oubliés . Quand la pluie cessa et que les esprits retrouvèrent leur sérénité , des recherches furent entreprises . A ce jour aucun des deux hommes n'a été retrouvé , vivant ou mort . Du cocotier , il ne reste pas la moindre trace.

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