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15 juillet 2004

Les physalies

 Dans le hurlement déchirant des ses turbo-propulseurs , l'avion s'immobilisa sur le tarmac du petit aérodrome de l'île de Tauro Pupu . Il était encore tôt et la température des plus  clémentes , à peine trente cinq degrés . Le voyage depuis Rupe Rupe avait été effroyable comme d'habitude , un peu plus que d'habitude même . Le système de pressurisation était tombé en panne . Le commandant , Armand d'Aspreville et son jeune second , Teiki Potu, avaient du débrancher le pilote automatique afin de maintenir l'appareil à un niveau de vol de six mille pieds , ce qui avait entrainé une épuisante navigation entre les cumulo-nimbus .Les deux hommes n'avaient toutefois  pu éviter les concéquences des turbulences sur le comportement du petit appareil de quarante places . Les passagers avaient tous été malades . On avait même frôlé l'incident sanitaire voir diplomatique , lorsque son excellence sir Ronald Tiputa , ministre des affaires étrangères des îles Oufala,avait manqué de s'étouffer en avalant son dentier . Mais l'hotesse , la frêle et superbe Leiana , avait su faire preuve d'un sang froid remarquable . Elle avait enfilé une solide paire de gants en caoutchoucs , ceux dont elle se servait pour récurer les toilettes à l'escale , et sans ciller avait plongé sa main droite dans le gosier du hiérarque qui à ce moment précis était tout proche d'entreprendre un voyage sans retour vers la mystérieuse et lointaine Waikiki. Bien entendu il n'est pas fait allusion ici à la station balnéaire des îles Sandwich , mais bien à ce séjour des morts qui joue un rôle si central dans la mythologie maori .Les passagers retinrent leurs vomissements , pendant que la jeune femme , un genou posé sur le torse puissant de l'homme d'Etat , arrachait du tréfonds de la gorge ministérielle  le complément dentaire passablement désarticulé . Il y eut un double hurlement , de douleur de la part de l'homme , de victoire de la part de la femme . En voyant ,niché au creux du gant rose, le postiche buccal auquel adhéraient encore les reliefs des repas pris précédemment par son excellence , les passagers se vomirent les uns sur les autres  en se congratulant . Lorsque les bagagistes ouvrirent , quelques heures plus-tard ,les portes de l'avion , l'odeur terrible qui se dégagea de la cabine leur sauta au visage .La chef d'escale , Yolande Travloche , une chinoise contrairement à ce que pourrait laisser supposer son nom (anciennement Trang Long), fit un malaise et il fallut l'allonger un instant à l'abri du soleil , sous une des ailes de l'appareil . Le comité d'accueil se composait du maire , Roni Metua , de ses adjoints , de divers notables locaux et d'une troupe de danseurs des très célèbres ballets de Tauro Pupu .Les toere et les pahu se mirent à résonner pendant que garçons et filles quasiment nus , s'élançaient sur le tarmac dans un tamoure endiablé . Lorsque  sir Ronald apparu soutenu par deux de ses collaborateurs, livide , édenté , son élégant costume recouvert de déjections inommables , les tambours se turent et les danseurs s'immobilisèrent . Roni rangea son discours écrit dans un anglais chancelant et s'élança au devant de son hôte, rafflant au passage ses couronnes de fleurs à la petite fille élue pour faire un compliment à l'illustre visiteur . La gamine vêxée se mit à pleurer . Roni serra le ministre dans ses bras , avec plus distance que d'habitude , tout en lançant autour de son cou une dizaine de colliers faits de plantes et de fleurs odorantes . Quelques instants plus-tard le cortège officiel démarrait dans un rugissement de moteurs au milieu d'un nuage de poussière . Laissons-les partir , ils ne nous intéressent plus . Laissons les autres passagers monter dans les taxis , les voitures d'amis ou de familiers et emprunter la piste sinueuse menant au village . A présent ne restent plus qu'une vingtaine de voyageurs en partance pour la capitale , Rupetville , située en la lointaine Rupe Rupe . Un rescapé de ce vol cauchemardesque s'attardait dans le minuscule terminal . Il s'approcha de la petite fille que tout le monde avait oubliée et qui continuait à pleurer .C'était un grand homme athlétique d'une quarantaine d'années . Ses cheveux poivres et sel étaient coupés en brosse et son visage volontaire se couvraient de rides au niveau du front lorsqu'il soulevait les sourcils en faisant bouger ses oreilles comme en ce moment . L'enfant se mit à rigoler . Il lui posa une question et elle le prit par la main , l'entrainant jusqu'au comptoir où l'on enregistrait les passagers , servait à boire et confectionnait des repas les jours fastes . Cela devait être un de ces jours , car la patronne , la mère de la petite fille ,accepta de préparer du poisson cru pour l'étranger ,  séduite sans doute par la profonde tristesse qu'elle crut lire au fond de ses yeux verts .En attendant elle l'invita à s'asseoir à une longue table en bois située à l'extérieur sous un manguier . Un petit homme s'y trouvait déjà installé . C'était un vietnamien d'un âge indéterminé compris entre soixante-dix et cent ans .Personne ne savait quand il était né et lui moins que tout autre . Il avait toujours été là et à chaque arrivée d'avion  il venait trinquer à la santé des nouveaux venus et des partants . Il ingurgitait des quantités phénoménales d'une effroyable vinasse que la patronne tirait d'une outre en aluminium . Lorsqu'elle lui remplissait son verre , pendant un bref instant , l'odeur de cet infernal breuvage couleur goudron flottait dans l'air , donnant un avant goût olfactif de l'enfer  .Le vieil homme salua le nouveau venu avec d'autant plus de chaleur que celui-ci lui offrit de remplir son verre désespérément vide. D'après l'enquête menée par la police locale , un mois plus-tard , il semblerait que les propos échangés entre les deux hommes, s'ils ne furent pas anodins , ne permettent cependant en rien d'éclairer les évènements tragiques survenus par la suite .La patronne du modeste restaurant déclara aux autorités que rien de spécial ne l'avait frappé dans le comportement de l'étranger , si ce n'est le fait qu'il ne possédait qu'un tout petit bagage à main Avant de partir , il lui avait acheté une bouteille d'eau minérale . Puis , d'un pas lent il s'était éloigné  sur la piste défoncée sous l'implacable soleil de la mi-journée . L'étranger marcha longtemps , ne s'arrêtant que pour boire quelques gorgées d'eau , protégé par l'ombre d'un banian ou d'un miro . Quand il eut parcouru une quinzaine de kilomètres , il avisa , en contrebas , une petite baie bordée par une plage de sable blanc .Il quitta le chemin et descendit entre les rochers et les acacias auxquels il s'agrippait pour ne pas glisser au fond du précipice . Un tel instinct de survie le fit sourire . Parfois une chèvre surgissait d'un surplomb et s'enfuyait , sautant de pierre en pierre avec une agilité étonnante . Quand il parvint à la plage , le soleil commençait à descendre à l'horizon . Il laissa tomber son sac , se dépouilla de ses vêtements et courrut dans l'eau dont la fraicheur toute relative effaça une partie de la fatigue accumulée au fil de cette marche épuisante . Il se laissa aller au gré du ressac , admirant les falaises où les oiseaux marins venaient se réfugier au retour de leurs pêches lointaines . La plage n'était pas longue , mais la blancheur éclatante de son sable la faisait paraître infinie . Puis , il le vit . Il se dit d'abord qu'il se trompait , que c'était impossible . Mais non , c'était bien ça! Il sortit de l'eau et s'approcha d'un bel arbre qui poussait en bordure du sable , protégé par deux grands blocs basaltiques . Aucun doute , c'était bien un olivier! Vision improbable , grotesque même à ces latitudes  sous lesquelles six mois de sècheresse brulante succédaient à six mois de pluie ininterrompue . Il toucha le tronc rugueux , les branches noueuses et les petites feuilles lisses.Il se dit qu'après tout , autrefois un colon avait peut-être essayé de se lancer dans une audacieuse plantation et que cet arbre avait été le seul rescapé de cette tentative vouée à l'échec . Evidemment l'arbre ne portait pas de fruits , mais sa seule présence était un miracle . Il s'allongea donc sous le feuillage protecteur de l'olivier et regarda le soleil descendre à l'horizon . Pris d'une inspiration subite , il alla chercher son sac , en sorti un bloc de papier et se mit à écrire . Quand il eut finit , il arracha la feuille , la disposa bien en évidence à côté de son maigre bagage et , pour que le vent ne l'emportât point , y posa une grosse pierre ronde . Il se recoucha . Une délicieuse sensation l'envahit. Il ne pensa à aucune de ses cinq ex-épouses, ni à sa femme actuelle , pas plus qu'à  la myriade d'enfants qu'il avait disséminés sur la surface du globe. Il s'enfonça dans sa propre enfance . Il se revit dans son pays , arpentant les plages de la Baltique  . Sa mère et lui se promenaient pendant des heures sur les grandes étendues libérées par les flots à marée basse . Chaque trouvaille était l'occasion de cris et de rires . Il les entendaient raisonner dans sa tête . Il eut même l'impression de parler avec cette mère chérie disparue depuis longtemps .Quand il sortit de sa rêverie , la nuit était tombée . A tâtons , il réunit quelques bout de bois apportés par l'océan et alluma un feu . Il se sentait bien , calme , paisible , reposé . Plus-tard , bien plus-tard , deux adolescents firent le témoignage suivant .  Profitant de la nuit , ils étaient venus récolter quelques plants de pakalolo  dans leur petite parcelle située à proximité de la plage . Là , ils avaient vu ce grand popaa , assis près d'un  feu ,psalmodiant dans une langue étrange à la fois gutturale et douce . Croyant avoir à faire à un tupapau , les deux garçons s'étaient enfuis , abandonnant dans leur panique leur récolte de plantes hallucinogènes .S'ils avaient tendu l'oreille avec plus d'attention et s'ils avaient eu connaissance de la magnifique langue allemande , ils auraient reconnu un des plus beaux Lied du poète  Heinrich Heine :

Ich weiss nicht was soll es bedeuten

dass ich so traurig bin

Ein Marchen aus alten Zeiten

Das kommt nicht aus den Sinn

Quand le feu se fut éteint , ne laissant que quelques braises éparses , l'étranger soupira . Il sortit de la poche de son pantalon une plaquette de pilules . Il en avala deux . Il voulut en prendre une troisième mais hésita . Il se souvint qu'elles étaient très puissantes et le plongeraient dans un sommeil profond au bout d'un quart d'heure . Ors il fallait qu'il puisse nager pendant ce quart d'heure , afin d'atteindre le large et être certain qu'on ne retrouvât point son corps . L'idée que son cadavre pût être manipulé et examiné par des étrangers , puis enterré lui faisait horreur.Il respira profondémment , regarda le ciel obscur constellé d'étoiles et s'élança dans l'eau . Il se mit à nager vigoureusement . Il fit peut-être deux cent mètres avant de sentir une première brûlure à son cou . Il s'arrêta de nager en hurlant de douleur .Il eut l'impression qu'une main invisible lui fouettait le corps et le visage . Dans un éclair , il pensa, les physalies! Affolé il se remit à nager vers le bord . La douleur était insoutenable . Le poison  pénétra chacun de ses organes. Un étau enserrait sa poitrine et l'empêchait de respirer . Il perdit connaissance .

 Le lendemain , le soleil était déjà haut lorsqu'il se réveilla .Il était étendu sous l'olivier et ne ressentait aucune souffrance. Il voulu voir les marques laissées par les filaments empoisonnés des méduses , mais son corps ne présentait aucune boursouflure suspecte .Il leva les yeux et vit que l'arbre était chargé de fruits . Il comprit alors qu'il était mort .

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