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13 juillet 2004

Le nombril du monde

Etrange cette date du 14 juillet . Ici c'est encore le 13 , bon sang! Pourraient adapter les sites aux heures locales !

L'arrivée à Rapa Nui est toujours un moment magique . L'avion descend , descend encore , les passagers se regardent d'un oeil inquiet et puis brusquement , Elle est là, avec ses collines verdoyantes , ses forêts d'eucalyptus et ses moais (les fameuses statues) . Te pito o te henua , le nombril du monde . On se demande vraiment comment les anciens maoris , partis des Marquises (fenua enata) , ont fait pour découvrir ce minuscule bout de terre il y a mille ans , au terme d'un voyage de quatre mille kilomètres . Pourtant ce sont bien des maoris qui peuplent Rapa nui et la langue qu'on y parle est très proche de celle des marquisiens. Combien de pirogues doubles se sont-elles perdues dans le vaste océan , afin que l'une ou l'autre puisse aborder en ces lointains rivages ? Peuples fascinants que ceux du Pacifique Sud . Sans instruments , ils arrivaient à retrouver leur route en démêlant les signaux envoyés , des millions d'années lumières auparavant ,par les planètes , les étoiles et les constellations qui brillent avec tant de force dans la nuit de l'hémisphère Sud .Aujourd'hui ,je ne fais que passer . Après avoir franchi les deux ou trois cent mètres qui nous séparent du "terminal" , une petite bicoque où s'entassent quelques vendeurs de souvenirs d'un goût douteux , je pénètre dans la salle d'attente dominée par la statue d'un guerrier rapa de trois mètres de haut. Je vois que presque tous les passagers , en majorité des japonais ,nous abandonnent pour passer le controle d'immigration . Mon pauvre Chili n'a pas encore la cote auprès des nippons , ce qui est somme toute rassurant.Je me suis toujours demandé pourquoi les japonais , si propres et soignés à l'aller étaient si sâles et négligés lorsqu'il prenaient le vol du retour pour Papeete . La réponse de l'énigme me fut donnée , il y a quelques années , lors d'un séjour dans l'île . Je m'étais adjoint les services d'un guide pascuan , qui pendant trois jours m'a , infatigablement, mené d'un site à l'autre . Inutile de dire que ce furent trois jours de pur bonheur pour le pétrophage (bouffeur de vieilles pierres) que je suis .A un certain moment , nous vîmes un village de tentes installé sur un glacis jouxtant l'océan . Autour de ces précaires abris , secoués par les vents , une vingtaine de japonais couverts de poussière , occupés à prendre le thé . Sans attendre ma question , le guide m'expliqua qu'en raison de la rareté des places dans les quelques hotels de l'île et surtout de leur caractère fort dispendieux ( j'aime bien ce mot , ça me fait penser au Québec) , nos amis nippons aux moeurs grégaires préfèraient les aléas du camping aux risques d'un éclatement de leur nucléus tribal (mais non , c'est pas une maladie!).Le moment fort de ce séjour fut la visite du volcan Rano Raraku , sur les flancs duquel on peut admirer  les carrières où les epe roroa (les longues oreilles ) taillaient les Moais à même la falaise .Nous étions seuls . De temps en temps une rafale de vent faisait se plier les grandes touffes d'herbe empanachée et chanter la roche . Partout des statues à des stades divers de finition . Certaines prêtes à être trainées sur les ahus ( plate-formes sacrées ),  d'autres à moitié finies ou juste ébauchées . L'impression d'un chantier abandonné pour la pause déjeuner , ci ce n'est que cette pose durait depuis plusieurs siècles. Je m'attendais presque à trouver des instruments posés de ci , de là avec désinvolture .Qu'est- ce qui avait bien pu provoquer cet arrêt brutal? Une révolte? Douteux . Une épidémie ou un raz-de-marée? Possible . En tous les cas ce fut quelque chose de violent et de subit . Un gémissement attira  notre atention . Nous suivimes la direction de ce qui , petit à petit , se transformait en plainte aigue .Je fus pris d'un doute . Et si c'était...Non , ils n'oseraient pas ! Pas ici au milieu de ce chantier figé pour l'éternité! Je fis signe au guide de rebrousser chemin .Mais , d'un mouvement impératif du bras , il m'enjoignit à le suivre . Je ne résistai point . Là au détour d'une corniche , une femme , européenne sans doute , se frottait , en psalmodiant, contre une grosse pierre qui avait la forme et l'aspect lisse d'un oeuf!Le pascuan m'expliqua que cette pierre avait des pouvoirs sacrés pour qui la touchait. Il ajouta que des visiteurs venaient du monde entier pour sacrifier à ce rite . Entretemps la jeune femme s'était rendue compte de notre présence et avait cessé ses mouvements de reptation autour du caillou . Le pascuan lança un prudent , hola ! La dame nous fusilla du regard , ramassa sa casquette , ses lunettes et s'en alla en grommelant . Le vent emporta ses paroles , à peine fumes nous capables de saisir quelques lointains "fucking" enchevêtrés à de véhéments "bastards". Peut-être bien qu'elle était américaine après tout! Les haut-parleurs crachotent comme dans le film de Jacques Tati , "les vacances de Mr Hulot" . Personne n'y comprend rien , mais comme il n'y a qu'un seul avion sur la piste , ce n'est pas bien dificile de deviner que c'est pour nous . La matinée est splendide . Le commandant nous fait un superbe cadeau . A peine décollé , l'avion revient au-dessus de Rapa et nous avons droit à une visite guidée des sites à une altitude qui ne doit pas éxéder les cent mètres . Vu d'en bas , un boeing 767  en rase-motte  ça doit décoiffer! Ils sont un peu dingues les pilotes de la Lan Chile , mais ce sont des as . Cotoyer les turbulences de la cordillère des Andes à longueur de journée , ça forme! Cinq heures plus-tard , c'est l'atterrissage à Arthuro Merino Benitez . Parait qu'il vont bientôt le rebaptiser Pablo Neruda . Ce n'est que justice . Mais je pense qu'ils attendent que le "vieux" passe l'arme à gauche pour le faire .Il y a dix ans , lors de mon premier voyage (j'en suis à mon vingtième) au Chili , je n'étais pas dans une disposition d'esprit aussi favorable . La bande son du film "missing" tournait sans cesse dans ma tête . Je revoyais le héros du film passer le contrôle d'immigration , montrer une tonne de papiers , répondre à une foule de questions posées par un officier à la mine patibulaire , la lèvre supérieure barrée par une moustache cruelle .En fait c'est une jeune fille qui m'a accueillie avec un grand sourire et a tamponné mon passeport sans même le regarder .Aujourd'hui , j'ai un autre souci : battre mon précédent record , sept minutes de la sortie de l'avion au taxi , et sans courir! Record totalement stupide et inutile comme tout ce que je fais évidemment ! A peine la porte ouverte , je m'élance dans les couloirs interminables . Arrivé devant les guichets de la police d'immigration , j'en choisis un au hasard . Tiens,  ils sont équipés de systèmes de caméra pour prendre en photo les visiteurs . Nouveau , ça! Je tends mon passeport à l' officier , un jeune mec avec une bonne bouille . Je le salue , buenas tardes . Ne jamais oublier de saluer au Chili! Il va me répondre , ouvre la bouche et éternue en m'aspergeant de morve .Je reste très zen . C'est vrai qu'il n'a pas l'air bien  . Son gros nez par lequel ruissellent des torrents visqueux et blanchâtres est rouge et gonflé . Quant à ses yeux , il peut à peine les maintenir ouvert . Confus il s'excuse et me tend un mouchoir en papier avec lequel je m'essuie discrètement . Lui se mouche longuement puis s'essuie les narines auquelles le moitié du mouchoir reste collé . On dirait un phacochère maintenant! Pour ne pas éclater de rire , j'engage la conversation , grippé? Aux torrents de morve succède un flot de paroles . Bon tant pis pour le record . Quand j'arrive auprès du tapis roulant , mon sac m'attend depuis longtemps . A la sortie , une vingtaine de gars portant un badge "taxi official" , attendent bien sagement . Je choisi l'un d'eux . Il me mêne à un comptoir où une jeune fille me demande ma destination . Je la donne et elle me fait payer la course . On me remet un reçu . Le taximan qui est resté à côté de moi avec mon sac , me conduit à un autre taximan . Celui-ci sort avec moi et s'arrête devant le premier taxi de la file . Le chaufeur  m'ouvre la porte en me saluant , pendant que taximan numéro deux met mon bagage dans le coffre .Et on dit que c'est le bordel en Amérique du Sud! Je regarde ma montre . Douze minutes . Tant pis , je ferai mieux la prochaine fois!

 

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