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11 juillet 2004

L'attente

 

 Je pense que cette manie d'arriver des heures à l'avance , quand je dois voyager, me vient de mon père . Il nous faisait nous lever à l'aube pour prendre un avion tard dans la soirée . Je n'ai jamais aimé mon père autant qu'à ces moments là . Il devenait alors une espèce de dieu omniscient , celui qui nous guidait dans les arcanes du transport aérien . C'était un homme élégant et raffiné qui inspirait un respect immédiat aussi bien dans les aéroports que dans les hotels de luxe ou les relais minables perdus au fond de la brousse africaine .J'ai bien peur de ne pas avoir hérité de sa prestance , juste de son angoisse démesurée pour toute forme de retard! Bientôt viennent me rejoindre d'autres passagers , un à un ou en petits groupes pour les japonais . Nous sommes comme des pénitents parqués derrière des barrières faites de rubans en plastique qui viennent s'enrouler à l'intérieur de poteaux métalliques . Au bout d'une heure , il y a une centaine de passagers . Leur cacophonie polyglotte provoque un vacarme assourdissant . J'ai toujours été impressionné par la capacité de certains pour l'expression orale . Surtout lorsqu'ils n'ont rien à se dire ! Je m'aperçois que je n'ai pas parlé de l'aéroport de Tahiti-Faaa (oui il y a bien trois a ). Bâtiment entièrement ouvert , sans fenêtres ni portes , il est totalement désert durant la journée. Les rideaux métalliques des échoppes sont tirés . Seuls quelques vols locaux assurés par de petits avions à hélice entretiennent un semblant d'activité au niveau des comptoirs d'Air Tahiti . Vers dix heures du soir , on sent un frémissement . Les commerçants ouvrent leurs boutiques , les comptoirs des compagnies internationales se peuplent . Vers minuit c'est une ruche bourdonnante. Les hasards du décallage horaire ( heure française moins douze) ont voulu que la vie ne commence à se manifester qu'au milieu de la nuit . Arrivées et départs  se succèdent alors à un rythme soutenu: Paris , Los-Angeles , Oackland , Sydney , Tokio , Santiago , Nouméa...Lorsque l'on prend l'avion ici , c'est forcément pour aller loin . Les comptoirs internationaux sont entourés d'une cage de verre . Je suis le premier à y pénétrer après m'être soumis à la fouille de mes bagages et avoir montré , à une dizaine de reprises , mon passeport , au cas improbable mais toujours envisageable où j'aurais changé d'identité en passant d'un poste de contrôle à l'autre . Le voyage commence bien . On me surclasse . Prime au premier :un siège en première classe . Pour un vol d'une dizaine d'heures , ce n'est pas un petit cadeau! Bah , l'humanité n'est donc pas si pourrie que cela!Carte d'embarquement en main je sors du sas de sécurité , pour me présenter au contrôle de la PAF (police de l'air et des frontières) et passer...un nouveau contrôle de sécurité.Enfin je suis dans le saint des saints , la salle de transit. Au rez de chaussé les boutiques hors taxe qui vendent la même chose qu'en ville mais en plus cher tant il est vrai que l'homo sapiens moyen quand il voyage devient idiot . Il y a aussi plusieurs rangées de sièges surlesquels s'entassent des centaines de corps épuisés . Certains sont assis à même le sol .Si l'on fait un peu fonctionner ses yeux , on aperçoit, sur la droite, un bel escalier en bois . On le prend et on se retrouve dans une grande salle où s'alignent une centaine de fauteuils... entièrement vides avec vue imprenable sur la piste et les mouvements des avions . C'est toujours ainsi que les choses se passent . Le jour où cette salle sera pleine , je crois que je m'arrêterai de voyager!J'ai deux heures devant moi .L'avion de la Lan n'est pas encore arrivé . Je regarde les voyageurs monter en file indienne dans l'Airbus d'Air Tahiti Nui . Sympa le fleur de tiare sur l'empennage!Dans vingt quatre heures trois cent zombies débarqueront à Roissy!Je travaille un peu sur mon roman . En fait , je relis les pages que j'ai imprimées avant de partir . Pourquoi trouve-t-on toujours des fautes de style et de grammaire à la dixième relecture ? Quant au contenu , plus on y pense , plus on en mesure l'inanité.Bon sang ,personne ne va payer pour lire ça!C'est de la meeeeerde!Démoralisé , je flanque la liasse de feuillets dans mon sac . Sapristi , je suis à la page 275 , je me suis fixé à moi-même pour objectif de ne pas en dépasser 300 , j'ai un paquet de personnages sur les bras , une vraie kermesse , et je ne sais foutrement plus quoi en faire ! Même en en zigouillant un par ci , par là , il m'en restera toujours de trop . Une bonne épidémie voilà ce qu'il me faudrait!Ca fait un an qu'ils me cassent les pieds avec leurs histoires ! Ca suffit maintenant! Ah mais! Les hurlements déchirants de réacteurs me tirent des mes pensées moyennement agréables . Ah , c'est lui . Je ne sais  pourquoi , mais chaque fois que je vois cet avion avec les trois lettres LAN marquée sur le fuselage , je suis parcouru de délicieux frissons . Bientôt , je serai au Chili , ma deuxième patrie . Ma première patrie c'est N. , mais c'est une longue histoire d'amour qui dure depuis plus de vingt ans . Le Chili c'est plus récent .Le coup de foudre ! Pourtant en 1994 il a quasiment fallu qu'un ami me traine dans l'avion pour y aller, tant j'avais le tête farcie de toutes les conneries que l'on a pu raconter sur ce pays .Non , le Chili ce n'est pas Pinochet !J'en reparlerai un autre jour . Pour l'instant on appelle les passagers à destination de l'île de Paques et de Santiago  . Je descends l'escalier monumental , pour emprunter la sortie réservée à la première et à la business classe . L'hotesse me toise et me fait signe d'aller dans l'autre file . Bon , avec mon jean , ma chemise de bûcheron canadien ( il fait froid au Chili en cette saison) et ma queue de cheval ( je fais allusion à mes cheveux bien sur) , je n'ai pas vraiment le look du cadre sup cloné et aseptisé! Mais les faits sont têtus et la jeune femme me laisse passer en s'excusant . Je suis un des premiers à monter dans l'avion , salué avec la courtoisie extrême coutumière à ce peuple . Mon siège se trouve au milieu de la cabine , isolé comme un trône , sans voisin immédiat . Comme l'embarquement se fait par la porte avant , j'ai droit au défilé de tous les passagers . Les japonais me font de grands sourires , les sud-américains me jettent des regards envieux et les français me reluquent d'un oeil torve . Sadique, je presse sur tous les boutons qui ornent l'accoudoir et  mets en branle le mécanisme qui transforme le trône en confortable couchette .A ce moment , se présentent à la porte la fille aux longs couteaux et sa compagne engoncée dans une robe en toile cirée blanche striée de bandes noires .Longs couteaux s'arrête devant moi et pointe dans ma direction un doigt lourdement armé qui manque de m'éborgner . Le zèbre se trémousse en gloussant , that's lovely! L'hotesse les pousse gentiment vers l'arrière afin de dégager le passage . Ca ne plait pas à Cruella. Elle  brandit ses serres devant la figure de la pauvre fille en lui jetant un regard à glacer d'effroi une section de légionnaires. Finalement , avant d'obtempérer, elle me lance un sourire de mante religieuse en faisant crisser ses ongles les uns contre les autres . L'hotesse et moi , nous nous regardons un instant avant d'éclater d'un rire qui a du s'entendre d'un bout à l'autre de l'appareil !Quand je lui fais part de mes réflexions sur la vie amoureuse de long couteaux , la jeune chilienne se met à hennir  en se tordant dans tous les sens et ne doit son salut qu'à une fuite précipitée dans les toilettes .Quand je pense qu'on m'a confisqué mon coupe-ongles! Un peu plus-tard nous décollons .

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