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27 août 2010

Questions sans réponses

Voilà un peu plus d'un mois que tu es morte. Trente huit jours pour être précis. Je dis morte, parce que partie, qui est le terme consacré, me semble vaguement trompeur. Le départ peut laisser espérer un retour. Mais tu ne reviendras pas. Jamais. Pour les siècles des siècles. Pas Amen. Je ne l'accepte tout simplement pas. Je sais que c'est vrai, mais je n'y crois pas encore tout à fait.
Tiens, l'autre jour, j'ai jeté toute ton invraisemblable pharmacie à la poubelle. Ton traitement pour le cœur. Finalement ce n'est pas le cœur qui a lâché, mais ton cerveau. Une fraction de seconde, je t'ai imaginée, la consternation peinte sur ton visage, fouillant dans ton tiroir...Esteban, toutes mes pilules ont disparu!...J'ai failli renoncer.
Pardon? Pourquoi je t'écris alors que tu n'as plus d'yeux pour me lire? Je ne sais pas. Ou plutôt si. A longueur de journée, je te parle dans ma tête, alors pourquoi ne pas t'écrire?
Peu avant de t'embarquer dans l'avion sanitaire, le médecin s'était écrié, d'un air contrarié...Ah, la, la, elle s'enfonce!...Moi aussi j'ai l'impression, certains jours, de m'enfoncer. Oh, je te rassure, rien de très spectaculaire. Je continue à me laver, à m'habiller décemment, à répondre de manière cohérente aux interlocuteurs qui s'enquièrent de mon moral. Vu de l'extérieur, je suis le mont Fuji, couronné de cerisiers en fleurs. Mais à l'intérieur c'est Hiroshima. Ou Nagasaki. Je te laisse le choix.
Je viens juste de recevoir les effets personnels avec lesquels tu t'étais envolée pour ce voyage sans retour. Ton précieux sac à main, sans lequel tu n'imaginais pas te déplacer, même en brousse, quelques paréos, ta revue de mots croisés dont tu avais réussi à remplir la moitié durant ces deux jours que tu passas à l'hôpital de T*** alors que nous nous imaginions tirés d'affaire et « Le vagabond des étoiles » de Jack London lu jusqu'à la page 66 ou 67 si j'en crois le signet coincé entre ces deux feuillets. Tu m'avais demandé de te ramener un livre de la maison, n'importe lequel. Ma grande fierté, je crois, est d'avoir réussi à te persuader, au début de notre relation il y a un quart de siècle, toi qui n'avais jamais dépassé l'école primaire, de lire des livres de qualité. Je choisis donc « Le vagabond des étoiles » ou l'art de s'évader par la pensée. Étrange choix quand je pense que c'est toi qui vagabonde, maintenant, dans les étoiles. Oui, oui, je le sais, tu étais très croyante. Une foi naïve que je ne me suis jamais permis de discuter de ton vivant. Tu es donc au paradis. Mais moi, le paradis me terrifie. Des problèmes d'intendance. Te rends-tu compte? Tous ces milliards d'âmes qui s'amoncellent là depuis que l'homme est homme! Hein? Condamnées au bonheur pour l'éternité. Et on fera comment pour se retrouver dans ce capharnaüm? Non, je préfère t'imaginer m'attendant sur quelque planète aussi lointaine qu'inconnue, occupée à tisser des tifaifai, à lire et à relire Anna Karenine (quels soupirs ce livre ne t'arracha-t-il pas!) et à manger des fondues au fromage. C'est débile je le sais, mais je fais ce que je peux.
Autre chose, tu te souviens de ce froid glacial qui m'envahissait tous les soirs, vers dix heures, l'heure de ta mort? Et cela a duré les trois semaines qui furent nécessaires pour te ramener sur ton ile. Durant la nuit passée dans la cathédrale, à veiller ton cercueil, je m'étais, comme d'habitude, enveloppé dans deux gros pulls achetés au Chili il y a quelques années. Oui, les pulls avec les losanges. Non, ils ne sont pas troués, c'est de la laine. Ce sont les cashmeres que les mites ont bouffés! Il faisait pourtant une chaleur étouffante. Une vieille femme s'est approchée de moi et m'a demandé si j'étais malade. Je lui ai expliqué. Elle a hoché la tête et m'a dit...Ta femme t'aimais vraiment beaucoup. C'est elle qui se glisse en toi tous les soirs et comme elle est morte et froide, elle puise en toi la chaleur de la vie, une dernière fois...Je sais bien que tout se passait dans ma tête, mais j'ai quand même trouvé cette explication très belle.
Figure-toi, qu'après l'enterrement, toute sensation de froid a disparu. Je le regrette, presque.
Par contre, je marche toujours autant. Je n'arrive pas à m'arrêter de marcher. A peine rentré à la maison, je repars en sens inverse.
Quoi, mes visites excessives au cimetière? Tous les jours, cela n'a rien d'excessif à mon avis. Et puis il faut bien que j'arrose tes plantes. C'est toi qui les avais mises en pot. Un bougainvillier, deux pervenches, deux épines du Christ et un truc jaune, j'ignore son nom, mais c'est joli. Sur le sable blanc, c'est superbe. Bon pour ta croix, je sais, ce n'est pas terrible: deux bois cloués. Sobre mais esthétique. Quand le terrain se sera stabilisé, je te ferai faire une jolie croix en pierre et une plaque en marbre. Mais oui, j'accolerai mon patronyme à ton prénom! Je sais bien que tu y tenais énormément à ton nouveau nom. Et le contour de ta tombe fait en grosses pierres rondes? Ça te plait? Je suis allé les chercher une à une sur la plage toute proche. Certaines devaient bien peser une vingtaine de kilos....Bon d'accord, une dizaine de kilos, mais elles étaient nombreuses. Enfin c'est pas mal, ça change de ces horribles bordures faites en parpaing et en ciment, pour ne pas parler du carrelage blanc qui semble faire fureur en ce moment. Ce ne sont plus des tombes mais des pissotières!
J'ai également constaté que je dormais divinement bien à côté de ta tombe. L'autre jour, je me suis allongé un moment dans le sable et ne me suis réveillé qu'à la nuit tombée. Un avant-goût du repos éternel.
Me tarabuste cet étrange coup de téléphone, exactement vingt quatre heures avant ta mort, que tu passas depuis ton téléphone portable, qui depuis, même éteint, m'accompagne en tous lieux. N'est-ce pas grâce à lui que tu me parlas pour la dernière fois?...Nous sommes sauvés...t'écrias-tu...Comment, tu n'as plus de maux de tête?...Non, ce n'était pas cela. Une histoire de télévision en panne qui, dans ta chambre d'hôpital, s'était remise à fonctionner. Nous avons parlé un moment et nous sommes souhaités bonne nuit. Je devais venir te chercher le lendemain pour te ramener à la maison. A trois heures du matin tu as sombré dans un coma léger duquel tu as émergé au bout de quelques instants, partiellement paralysée, incapable de parler. Ces idiots de médecins n'ont pas jugé utile de me mettre au courant avant neuf heures du matin. A ce moment là, peu avant de t'évacuer en ambulance vers l'aéroport, tu ne pouvais plus bouger que ta main gauche. J'imagine les efforts désespérés que tu dus faire pour les supplier de me prévenir, durant cette horrible nuit. Pour se justifier, le boucher en chef prétendit ne pas avoir trouvé mes coordonnées. Tu parles! Ça fait des années qu'on te suit dans cet hôpital. Il ne voulait simplement pas m'avoir sur le dos, moi qui au moment de ton admission, deux jours plus tôt, avais osé suggérer, du haut de mon ignorance de non-médecin, qu'il pouvait peut-être s'agir d'une attaque cérébrale...Non, non, pensez-donc, son Glasgow est excellent!...Il avait même réussi à me convaincre. Je n'ai rien vu venir. Et maintenant c'est moi qui culpabilise. A mort.
Tous les ans, à la même époque, le premier novembre, alors que nous garnissions les tombes de tes innombrables ancêtres de couronnes fleuries, nous nous demandions, avec malice, si l'un d'entre nous n'aurait pas à fleurir la tombe de l'autre, l'année suivante. Voilà, c'est fait. Et ce n'est pas drôle. Pas du tout.

13 août 2010

Vous ne saurez ni l'heure, ni le lieu...

 

Voilà, la messe est dite. Pour l'éternité tu reposes dans cette terre marquisienne dont tu ne souffrais pas d'être séparée très longtemps.

Et pourtant, nous en avons fait des voyages. Me vient à l'esprit le souvenir de ces musées visités où, délaissant impressionnistes et peintres abstraits, tu t'abimais dans la contemplation d'une vague croute représentant un berger et ses moutons à moins que ce ne fût un chromos oublié dans quelque recoin obscur sur lequel une Vierge phosphorescente serrait en son sein un Christ joufflu et rose...Continue, moi je reste là à t'attendre, c'est si beau!... Je peux te le dire maintenant, ça m'énervait ces histoires de moutons et de Vierge. Oh, oui! Mais regarde donc, c'est un Van Gogh, un Gauguin ou un Monet! Tu parles! Tu n'avais d'yeux que pour les bergers et leurs fichus moutons. Mais tu aimais ça, les voyages.

Te souviens-tu de notre visite à Saint Pierre de Rome? Évidemment que tu t'en souviens. Quelle affaire: trouver la bonne robe dans le bon magasin pour rendre visite au pape. Tu avais failli me rendre fou...Mais je te dis qu'on ne verra pas le pape, bon sang! Tu crois que ça se promène comme ça un pape? Hein?...Non, je sais bien. Mais si PAR HASARD on le rencontrait...Pape et hasard ne font pas bon ménage, tu sais...Pourquoi tu dis ça?...Pour rien, tiens, déguise toi en bonne sœur...Nous n'avions pas vu le pape, finalement, mais une quantité invraisemblable de Vierge et de moutons. Tu étais sur un nuage. Moi, ça me suffisait de te savoir heureuse.

Et la traversée de la Sicile dans la Cherokee, moteur en croix, posée sur le plateau d'une dépanneuse conduite par un petit vieux à la vessie défaillante! Lors d'une de ses escales urinaires, il avait oublié de serrer le frein à main et nous étions partis en marche arrière sur la route en pente...Mais fais quelque chose!...hurlas-tu. Nous nous étions mollement couchés dans le fossé avec la dépanneuse, la Cherokee et tout le saint Frusquin, tandis que le petit vieux, accroché au pare-chocs avant de son camion se laissait trainer dans le vain espoir d'arrêter l'attelage. A Palerme, nous avions attrapé de justesse le ferry pour Gênes, mais sans notre voiture. Ce que nous avions ri...

Et cette nuit sans nuit que nous avions passée à Narvik, congelés dans notre chambre d'hôtel, nous serrant sous une peau de bête synthétique, les yeux fixés sur la cheminée ou feignait de flamber une buche en plastique animée d'un clignotement verdâtre.

Oui, tu aimais voyager. Et puis, après un mois ou deux, tu me prenais la main, jouais avec mes doigts...Et si nous rentrions, chez nous?...Et nous rentrions. Toujours.

Dimanche soir, dans une nuit si noire que même mes pensées s'y égaraient, tu as surgi brusquement dans les lumières du port, posée au centre de cette barge qui te transféra en toute discrétion du cargo aux rivages de ton ile. En cet instant, les eaux du Pacifique me firent penser à celles du Styx et tandis que le subrécargue revêtu d'un long ciré noir me tendait cérémonieusement une liasse de documents (mon Dieu, qu'il est compliqué de mourir), je ne pus m'empêcher de penser que Caron en personne me confiait sa précieuse cargaison. Évidemment, tu ne portais pas une de tes élégantes robes, mais, embaumée, momifiée, enfermée dans un double cercueil de zinc et de bois, tu étais finalement rentrée chez toi, après trois semaines de pérégrinations. A trois reprises au moins, au funérarium, en attendant le départ du bateau, on t'avait sortie de ton tiroir réfrigéré pour t'exposer dans un lit afin de permettre aux membres de ta famille émigrés à Tahiti de te voir une dernière fois. J'avais donné mon accord (tu portes mon nom), songeant que ces ultimes réunions mondaines t'auraient ravie. Si j'ai bien compris, on y avait joué au tarot et bu...plus que de raison. Parfait. Une de tes sœurs, venue de Nouvelle-Calédonie, un peu folle si tu veux mon avis, m'a confié durant l'enterrement que tu semblais avoir vingt ans sur ton lit d'opérette. Bien entendu, je refusai avec la dernière énergie de voir les clichés qu'elle avait faits de toi avec son téléphone portable. J'ai de toi une dernière image qui me suffit: pas encore morte mais déjà ailleurs tandis que le coma artificiel dans lequel le médecin du SAMU aérien te plongeait avait substitué au masque douloureux crispant ton visage, une expression doucement sereine. J'ignorais qu'on pouvait souffrir dans un coma naturel, même profond.

Quelles images se succédèrent dans ta tête, quand ton cerveau dévasté, avant que ton corps, rendit l'âme? Peut-être nous à nos débuts. Ces quelques semaines passées seuls en baie d'Anaho dans le fare niau que le vieux Sate avait mis à notre disposition. Le toit en était tellement percé , que la nuit on pouvait voir briller les étoiles entre les feuilles de cocotier tressées. Nos pêches nocturnes sur les rochers. Nos incursions diurnes dans la forêt de purau aux racines aériennes, dont les troncs entremêlés produisaient les grincements d'un gréement de trois-mats lorsque le vent les faisait danser. Le fracas du ressac sur le récif. Cette rafale de vent qui, nous surprenant au milieu de la cocoterai, nous força à la traverser au pas de charge, tandis que les cocos pleuvaient autour de nous.

La nuit passée à te veiller dans la « cathédrale ». Interminable et trop courte à la fois. J'avais recouvert ton cercueil d'un tifaifai. Tu sais, celui que tu préférais, avec les tikis. Tu avais bien mis un an à le terminer. Dessus, j'ai posé ce bel agrandissement de toi. C'était en 2000, je crois, à l'Intercontinental de Tahiti et nous venions de faire un excellent repas. Tu aimais les bonnes choses. Tu étais rayonnante. Tu adorais revenir en cliente dans cet hôtel, le meilleur de l'île, où, dans ta jeunesse, tu avais été serveuse. Aucune forfanterie de ta part. Juste un clin d'œil au destin.

Dans la cathédrale, j'étais assis à côté de toi, saluant les arrivants tandis qu'ils lançaient dans l'urne disposée à cet effet, certains avec discrétion, d'autres avec ostentation en faisant craquer les billets, les mille Francs Pacifique que la coutume prescrit d'offrir au conjoint survivant. Tu étais populaire ma douce France. Cette nuit là et une partie du jour suivant, nous gagnâmes une véritable petite fortune. Le vieux chinois pleurait comme un gamin. Du coup, il a oublié de déposer son obole.

Ils sont tous venus, ceux qui t'aimaient, ceux avec qui tu passais des nuits à jouer au tarot, ceux, enfin, qui t''entrainaient dans d'interminables bringues dont tu mettais plusieurs jours à te remettre. Finalement, nous menions des vies parallèles et c'était très bien comme ça. Et ça continue: toi morte et moi vivant, mais ensemble pour toujours.

Les fleurs s'amoncelaient au pied de ton cercueil, tandis que des groupes de prière s'organisaient, répétant sans fin, avec une lancinante monotonie, des « je vous salue » et des « notre père » en marquisien. On se serait cru dans un monastère tibétain.

Vers deux heures du matin, l'assistance se clairsema. Une belle femme, se présentant comme une de tes amies d'enfance, entonna d'une voix claire des gospels en français. Etrange, mais très beau. Triste aussi.

L'après-midi du lundi, la messe se joua à guichets fermés. Trois cents personnes pour le moins. Puis ce fut l'interminable convoi de voitures en direction du cimetière marin. Finalement, un trou creusé dans le sable est relativement moins sinistre que son équivalent creusé dans la terre. Nettement plus... « gemutlich » comme disent les allemands. Mais qu'il est long de combler une fosse à la pelle! J'avais insisté pour que le cercueil restât drapé dans ton tifaifai et qu'ensemble vous fussiez ensevelis. Je vous vis disparaître, tel un navire lentement submergé par les flots.

Quand la foule se fut dispersée, nous restâmes une vingtaine, tes sœurs, des nièces et des neveux (ton frère est mort du même mal que toi, il y a à peine un an), à entourer ta tombe recouverte de bouquets et de colliers de fleurs au point qu'on ne pouvait distinguer le sol sablonneux. La nuit tombant, nous allumâmes une multitude de bougies, puis, nous étant assis en cercle autour du tumulus fleuri, nous parlâmes longuement de toi. Nous rîmes beaucoup et pleurâmes tout autant. Avant que les bougies ne fussent totalement consumées, nous nous levâmes et, sans briser le cercle, nous nous prîmes par la main (les choses que tu me fais faire!) et récitâmes un ave et un pater, en français, cette fois, après tout, tu t'appelais France et aimais ton pays.

Que te dire de plus, si ce n'est qu'en tous points je te cherche et ne rencontre que ton absence.

21 juillet 2010

Elle s'appelait France...

 

Elle s'appelait France et elle est morte ce soir d'une hémorragie cérébrale massive. Loin, si loin de moi. Si je n'écris pas ma douleur, je sens que ma tête va éclater. Après tout, cela vaudrait peut-être mieux. Nous nous étions rencontrés en 1983 à mon arrivée dans les iles. Tout nous séparait. Elle était serveuse dans l'unique restaurant de l'ile et moi un jeune fils de famille, comme on dit, un branleur arrogant vaguement aventurier. France...Ce ne fut pas le coup de foudre. En tout cas pas pour moi. Et puis, je ne sais quoi, cette possessivité, ce droit de propriété dont elle se targuait chaque fois qu'une jeune fille s'approchait de moi, cet attachement quasiment animal, me la rendirent infiniment précieuse. France...elle aimait rire, boire et chanter, moi pas, mais je la laissais faire. Nous devînmes un couple étrange et ne nous séparâmes plus pendant les quinze années suivantes. Je l'emmenai partout. Je ne concevais tout simplement pas la vie sans elle. Et puis la folie de ma mère nous éloigna l'un de l'autre. Ces deux là ne s'aimèrent jamais vraiment, à vrai dire. Nous continuions à être amis, mais de loin. Et, je le confesse, fut-ce le virage de la cinquantaine, une nouvelle vie ailleurs, semblait pouvoir s'ouvrir à moi. Et puis non. Cela ne se fit pas. La ruine et d'autres choses. Nous reprîmes alors notre vie commune, nous promettant de vieillir ensemble et de ressembler en tous points à ces vieux couples qui se chamaillent sans cesse pour l'emplacement d'un livre ou d'un dessous de plat. France...comme tu étais chinoise, avec tes beaux yeux en amande qui ce matin cessèrent de jeter cet éclat affectueux avec lequel tu épiais chacun de mes mouvements. Une taie livide les recouvrait, tandis que dans des mouvements désordonnés, de ta seule main valide tu t'accrochais à moi, à ma main, à ma chemise.

Parlez-lui, elle vous entend, me dit le médecin. Ravalant mes larmes, j'essayai de la rassurer, elle que la mort effrayait tant. Cela avait commencé dans la nuit du samedi au dimanche. Des migraines atroces. Et cette peur, oh Dieu, cette peur que je lus dans son regard. Je réveillai mes voisins et nous l'amenâmes à l'hôpital. Beaucoup de tension, beaucoup trop. Et puis les sédatifs firent leurs effets. Nous passâmes deux jours ensemble, les deux derniers, elle en observation et moi l'observant. Nous rîmes du ventilateur rouillé et des couvre-lits mités. Demain, je rentre à la maison, me dit-elle. N'oublie pas d'arroser mes fleurs.

Et elle n'est pas rentrée et ne rentrera jamais plus. Un coma durant la nuit. Puis, quelques éclairs de lucidité. Le long trajet vers l'aéroport pour prendre l'avion spécial qu'on avait fait venir de la capitale. Dans l'ambulance je te tenais la main, mais déjà tu n'étais plus là. Pas de place pour moi dans le minuscule appareil, mais, qu'importe, tu n'étais plus là.

Et puis quelques heures plus-tard, au téléphone, la voix professionnelle du neurologue, là-bas, si loin. Des termes techniques pour m'annoncer cette chose inconcevable: tu avais cessé d'exister.

Malgré la chaleur, j'ai froid. Je suis glacé. Je tremble et je pleure. Froid comme toi dans cette morgue, si loin. Seul comme toi. Je crois que je ne pourrais plus jamais dormir, rire ou manger sachant que ces choses te sont désormais impossibles. J'écris et j'en entends qui ricanent. Quelle impudeur. Les grandes douleurs sont muettes. Je suis muet et personne ne me verra pleurer. J'écris parce que j'ai mal à un point que je ne soupçonnais même pas.

Pourquoi a-t-il fallu que ce soit toi, qui aimait tant la vie? Pourquoi, pas moi?

Dites-moi, mes lointains amis, comment fait-on pour continuer à vivre quand on n'est plus que la moitié de soi?

Dites le moi...

14 juillet 2010

Hans Castorp et les nudistes

 

Les choses se passèrent étonnamment bien entre les deux femmes. D'une certaine façon, elles s'entendirent, même si, ou parce que, jamais, elles ne purent se comprendre. Au début, je ne m'éloignai jamais trop de la maison, rentrant à l'improviste dans mon rez-de-chaussée, guettant des bruits de lutte, des hurlements, mais rien. Confirmé dans ma première impression, je laissai carte blanche au monolithe pour occuper les journées. Je répondis par l'affirmative à sa proposition d'emmener ma mère en promenade dans l'automobile de sa fille. Ma mère appréciait ces petites sorties que je n'osai plus faire en sa compagnie. Je ne sais où le monolithe et sa fille l'emmenèrent, toujours est-il, qu'un jour, à l'heure du « petit » whisky vespéral, elle me dit d'un air ravi...Ah, ces juifs, quel sens de l'hospitalité!...Je ne sus jamais si elle englobait sa dame de compagnie dans cette judaïcité, elle que jamais je ne pus voir, sans que passe dans ma tête la musique du film « Laurence d'Arabie ». A la fille se joignirent bientôt les enfants de cette dernière, une demi-douzaine, me sembla-t-il, c'était les vacances scolaires. Les vacances charriant avec elles des flots de vacanciers, les routes devinrent bientôt impraticables, alors pourquoi s'y aventurer, avec une pareille chaleur?.... Et cette piscine, Don Esteban, que jamais vous n'utilisez...D'accord, monolithe, va pour la piscine...Je pris donc l'habitude, en rentrant vers six heures du soir, de me retrouver dans une sorte de jardin d'enfants, au milieu d'un va et vient incessant de gamins trempés réclamant des limonades et des glaces avant de retourner, en poussant des hurlements ravis, se jeter dans la piscine. Ma mère semblait heureuse. A vrai dire j'ignorais si elle était heureuse, tant ce mot me semble dépourvu de signification. Elle avait cessé de faire scandale à tout propos, ce qui, sans doute aucun, simplifiait son existence et celle de son entourage. Je ne demandais rien d'autre. Le seul endroit de la propriété que je sanctuarisai fut mon rez-de-chaussée dont je laissai portes et fenêtres ouvertes. En effet, que vaut l'obéissance si elle ne s'accompagne pas d'une pincée de tentation?

J'eus envie d'essayer la Méditerranée, cette mer que ses dimensions réduites m'avaient toujours fait considérer avec un certain mépris. J'avais remarqué, entre Roses et Cadaquès, que la côte rocheuse abritait un certain nombre de criques, qui, vues de la route, me semblaient, sinon désertes, du moins supportablement fréquentées. Pendant mes années de vie marine j'avais développé d'assez bonnes dispositions d'apnéiste, aussi je voulus, à quarante cinq ans, savoir ce qu'il me restait de cette jeunesse aquatique. Je dis jeunesse, mais je ne suis pas bien sûr d'avoir jamais été jeune même si j'ai eu, le jour de mes trente ans, l'impression que la meilleure part de ma vie se trouvait désormais derrière moi. En cette occasion, mes trente ans, je décidai d'abandonner, à l'avenir, toute activité sexuelle, ce qui ne me couta point, ainsi que le port de shorts, ce qui me couta un peu plus, le prix des pantalons longs étant sensiblement plus élevé que celui de leurs homologues courts.

Après avoir acheté une paire de palmes et un masque, je garai la voiture aux abords d'un endroit qui me sembla propice à une mise à l'eau discrète. Vu de haut, tout semblait désert. Outre mon modeste équipement de plongée, j'emmenai avec moi la «Montagne magique » de Thomas Mann. Si les Felix krull, Aschenbach, Tonio Kroger et autres Buddenbrook avaient constitué pour moi un exercice de lecture agréable et édifiant où la personnalité tortueuse de l'écrivain se laissait deviner, diluée dans un agréable conformisme, j'étais, depuis une vingtaine d'années, resté à mi paroi avec la Montagne. Hans Castorp fut toutefois un agréable compagnon de voyage. Après avoir longtemps méprisé ce jeune bourgeois qui, affecté de maux imaginaires, acceptait sciemment de se laisser enfermer dans un sanatorium isolé en pleine montagne par peur d'affronter la vie du monde d'en-bas, je finis par m'identifier totalement à lui, alors que, voguant dans « l'ile de feu », au milieu de l'Atlantique, à des milliers de kilomètres de la cote la plus proche, je vivais isolé au milieu de mes compagnons, fuyant sans le fuir vraiment un monde que je n'avais nulle envie de retrouver. Je lisais et relisais avec enthousiasme la première moitié de l'ouvrage où Hans découvre cet étrange univers de la maladie ponctué de repas pantagruéliques soigneusement détaillés, de siestes interminables, de pneumothorax siffleurs, de morts évacués en toute discrétion au moyen d'une piste de bobsleigh. Puis surgissaient l'insupportable Settembrini, le républicain vertueux bientôt suivi de l'abominable Naphta, le communiste pervers et leurs interminables diatribes ennuyeuses. Et là, tout comme Hans qui ne comprenait goutte aux soliloques pompeux de ses compagnons, je dévissais et remisais la Montagne sur une étagère pour quelques années.

Je descendis vers la mer au milieu d'une garrigue brulée par le soleil, pleine de la stridulation d'insectes invisibles quand, dans un grand roulement de cailloux acérés, au détour d'un bosquet touffu, je manquai trébucher sur un couple terriblement nu, immergé dans une copulation silencieuse. Ne prenant pas le temps de m'excuser, les palmes serrées sous le bras, la main agrippée à la Montagne comme un marabout à ses grigris, entrainé par mon élan, fendant la broussaille, je bousculai, quelques mètres plus loin, un jeune homme tout aussi dévêtu, occupé à..., enfin il s'occupait tout seul. Éperdu, me débattant pour échapper à l'étreinte de la végétation, trébuchant sur les racines et les pierres, je débouchai sur une plate-forme rocheuse où se prélassaient trois dames d'un certain âge, entièrement nues, elles aussi, dont la peau huileuse et parcheminée exhibait cette teinte caramélisée que prennent les petits fours trop cuits. Je les imaginai revêtues de sombres robes aux dentelles agressives, la tête surmontée d'une mantille, sirotant dans de petits verres à pieds un xérès rugueux tout en se plaignant du relâchement des mœurs de la jeune génération.....Hola...me dirent-elles en chœur....Oh la, la, la...parvins-je à croasser avant de prendre mes jambes à mon cou et disparaître en amont dans un nuage de poussière, non sans avoir, à nouveau, dérangé le couple fornicateur (l'onaniste fou avait disparu) dont les imprécations vengeresses me poursuivirent jusqu'à ma voiture. Je rendis la chaleur, considérable en vérité, responsable de cette folie nudiste et procréatrice. J 'avais déjà pu remarquer que les habitants des contrées tempérées perdaient tout bon sens avec l'arrivée des beaux jours. Parvenu à destination, je remarquai qu'un autre couple d'autochtone, très habillé cette fois, avait arrêté son véhicule à quelques centimètres du mien dans l'intention évidente d'établir un campement de fortune, là, à quelques pas de la route. L'autorité avec laquelle le mari, un ibère à l'expression renfrognée, déploya la table tandis que la femme, le sosie de Galabru, faisait de même avec deux chaises de toile, me fit penser qu'il s'agissait d'habitués et une certaine hostilité dans le regard, une évidente sécheresse dans le salut qu'ils me rendirent, me laissèrent supposer que j'avais garé mon automobile à l'emplacement, où, précisément, ils avaient coutume de passer les heures les plus chaudes de la journée, en plein soleil, soumis au déplacement d'air provoqué par l'incessant passage de véhicules de toutes tailles. J'allais démarrer, quand, me ravisant, me faisant violence, devrais-je dire, tant il m'est pénible de m'adresser à des inconnus, j'abandonnai le siège du conducteur et après avoir salué à nouveau le couple qui, à présent, déballait sur la table le contenu d'une glacière, je demandai sans m'adresser à personne en particulier...Ah, au fait, est-ce vraiment une zone nudiste, ici?...Galabru ouvrit grand la bouche, abandonnant un instant le transfert de boustifaille, mais l'homme, lui coupant ce qui aurait pu devenir parole du geste sec de la main avec lequel l'agent de police arrête la circulation, le mari donc se retourna en me fixant avec dégout...Il n'y a pas de zone nudiste. Ni ici, ni ailleurs....C'était tout ce que je voulais savoir. Je remerciai et tandis que je m'insérai dans le flot de voitures, j'entendis Galabru couiner...Il faudrait fusiller tous les nudistes....En attendant, s'ils avaient su ce qui se passait dans les fourrés à peu de mètres d'eux, ils auraient regardé leur chorizo d'un autre œil.

A la recherche d'un autre emplacement où je pourrais m'ébattre dans les flots bleus de la méditerranée en toute sérénité et parvenir, enfin, au sommet de la Montagne, mais la Costa Brava, en plein mois de juillet, était-elle l'endroit idéal pour ce genre de quête, un souvenir me revint en mémoire qui démentait le monopole que la période chaude exerçait en matière de folie exhibitionniste sur les esprits et les corps. Non, c'est faux. En conduisant au milieu des camping-cars bataves et des conduites intérieures britanniques dont l'étrange emplacement dévolu au volant donne toujours l'impression à celui qui les suit que le chauffeur est en train de lire le journal ou de se retourner pour gourmander une progéniture rousse, en conduisant, dis-je, je ne songeai qu'à une chose, rester en vie et éviter, si possible, de porter atteinte à celle de mes contemporains, ayant tout au long de mes années maritimes et insulaires pris un retard considérable dans la pratique du pilotage automobile. Mais ce souvenir, si lointain, aurait pu surgir au détour du chemin et s'il ne le fit pas, il force les portes de ma mémoire à présent.

08 juillet 2010

Les petites pilules roses

 

La nuit fut très calme pour ma mère qui, aussi loin que ma mémoire remontât, prenait avant de se coucher deux petites pilules roses à l'efficacité redoutable. Je me souviens que, bien des années auparavant, un mien cousin, de la branche autrichienne, astrophysicien dépressif, auquel mes parents offraient, en cette pénible circonstance, le gite et le couvert dans la maison du lac, avait, une fois au moins, eu recours à une, ou plus exactement, à une demie de ces pilules. Selon lui, la proximité du lac lui donnait des maux de tête et l'empêchait de dormir. C'était un solide gaillard, joueur de tennis émérite dans sa patrie, un peu hystérique comme le reste de la famille maternelle dont les « sobremesas » viennoises abondamment arrosées se terminaient rarement sans que fussent déterrées de vieilles haches de guerre au milieu de cris, de gémissements et de râles, ponctués, immanquablement, par l'évanouissement de l'un ou l'autre des convives. Quand à dix heures du matin nous ne vîmes point paraître le scientifique, nous clamâmes son nom en chœur sous sa fenêtre, puis, nous enhardissant, nous frappâmes véhémentement à sa porte, nous interrompant régulièrement pour coller nos oreilles inquiètes à l'épais battant construit non pas dans le bois dont sont faits les héros mais tout simplement les bonnes portes. Nos clameurs ne rencontrant qu'un silence obstiné, nous fîmes appel au vieil Emile, qui arriva bientôt coiffé de son éternel béret basque et engoncé dans sa blouse grise, porteur d'un trousseau auquel pendaient une centaine de clés aux dimensions et formes diverses, toutes unies dans la rouille...Ça tate de l'époque de monsieur Chules...précisa-t-il avant d'entreprendre de crocheter l'antique serrure tout en nous décrivant, avec une certaine gourmandise, les différents stades de décomposition par lesquels passaient les cadavres déchiquetés par les obus et la mitraille à Verdun. Quand la porte céda enfin, la foule considérable composée de familiers et de domestiques, qui s'était petit à petit accumulée au fil des clés, put entrevoir le malheureux amateur de smashs foudroyants, allongé sur le ventre, entièrement nu, un bras pendant hors du lit tandis que l'autre étreignait fortement l'oreiller où était enfoui, en partie, un visage d'une pâleur mortelle laissant entendre un ronronnement qui de loin en loin se transformait en gargouillis glaireux. Le docteur D***, un broussard plus versé dans l'art de foudroyer éléphants et buffles que dysenterie et paludisme, fendit la presse et s'isola avec l'infortuné dormeur en refermant la porte que le vieil Emile avait eu tant de peine à ouvrir. Mon cousin passa le reste de la journée à parcourir, dans un état second, le premier ne valant guère mieux à mon avis, les couloirs de la maison et les allées du parc tout en tenant des propos incohérents. Le soir encore, perché sur la digue, il déclamait des vers de Goethe ou de Heine, je ne me souviens plus, à l'intention des mouettes et des cormorans.

Ma mère prenait donc, tous les soirs, deux de ces pilules.

A huit heures et une minute du matin, sanglée dans son ensemble Channel et recouverte de peintures de guerre, elle ouvrit les hostilités...Elle est en retard, ça commence bien!...Voyons, une minute, mère, ce n'est pas encore du retard. Elle a peut-être du mal à trouver la maison...

A huit heures et demi, je sortis dans la rue, dans le vain espoir de voir se profiler la silhouette râblée d'une dame de compagnie montée sur un vélo, un foulard fleuri sur la tête. Pourquoi un vélo? Je ne sais pas. J'imaginais mal la voir débarquer d'une Aston Martin. Et puis le vélo ça fait sérieux.

A neuf heures ma mère était devenue très désagréable et je commençais à avoir chaud, très chaud, quand la sonnerie retentit ou peut-être fut-ce des coups frappés à la porte. Je me précipitai pour ouvrir en chantonnant...Voilà, voilà... et me trouvai nez à nez avec une moustache. Ce fut la première chose que je vis en tout cas. Je voulais tellement me trouver en face d'une dame de compagnie que je songeai...Elle aurait pu se raser, quand même...et puis, je vis les bras et les jambes poilus de l'homme en shorts et surtout j'entendis sa voix me dire en castillan...Vous êtes bien monsieur S*** qui a demandé une dame pour sa maman...et tout en me parlant il me désigna du pouce une personne qui se trouvait derrière lui et que je n'avais pas vue dans un premier temps, un peu comme le montagnard qui finit par ne plus voir la montagne dont il escalade les flancs, écrasé qu'il est par sa masse.Je dis...Pasen, no mas...et me trouvai devant un monolithe de deux mètres de haut pour le moins, recouvert d'une toge grisâtre ne laissant à découvert que le visage, un beau visage ma foi, sans age, enserré dans un foulard de couleur unie, mais était-ce du gris, du noir ou du beige, ma mémoire me fait défaut sur ce point. Le monolithe nous salua poliment en s'excusant du retard dont les raisons ne firent qu'effleurer la superficie de ma conscience. Je parvins à articuler...Ah, que bien...... tout en pensant ...Jésus, Marie, Joseph, pourquoi me fais-tu ça, à moi, mon Dieu?...Ma mère, évidemment n'était pas resté inactive pendant ce temps. Excitée comme un Ninja, elle sautillait de l'un à l'autre....Ouh, le vilain bonhomme...Ah, la grosse vache... Et puis tout devint très compliqué. Le monolithe de compagnie s'approcha de ma mère et lui pinça une joue entre le pouce et l'index de sa main gantée...Oh que linda la senora, parece une muneca. Que dice?(Comme elle est belle on dirait une poupée. Que dit-elle?)...La poupée se dégagea brusquement et flanqua un coup de pied dans le tibia du monolithe...Tiens, prends ça grosse salope...La grosse salope se mit à sautiller en faisant...Ouille...tandis que l'homme resté discret jusque là, sa casquette à la main, commença à s'exprimer en un impeccable français...Bon ça suffit comme ça! Je ramène ma femme à la maison. Avec vous les français, c'est toujours la même chose, le racisme, toujours la racisme...Et moi...Mais pas du tout. J'avais prévenu la dame de l'agence que ma mère était un peu difficile...Ma mère...Comment difficile? Oh, mais c'est une honte! Je t'ai tout donné. Tiens, quand tu as eu les oreillons...Et le monolithe qui continuait à masser sa jambe...Que linda vista! (Quelle belle vue)... Ma mère...Je les connais bien ces bédouins, il y en avait plein à Haifa. Tu leur tourne le dos, et hop, ils te plantent un couteau...La bédouine...Que linda, la cocina. (Quelle belle cuisine)...Le mari essayant d'entrainer sa femme hors de la maison...Quoi? Haifa? Les bédouins? Cette fois c'en ai trop! Quittons ce repaire de nazis...Et moi...Mais vous faites erreur...La femme agrippée à la porte du réfrigérateur...Por el almuerzo, voy a preparar una ensalada con huevos fritos (Pour le déjeuner je vais préparer une salade avec des œufs au plat)...Ma mère...Ouh, regarde, elle est déjà en train de voler la nourriture dans le frigidaire! Quelle honte..Et moi...Mais pas du tout...Et le mari, très rouge, hurlant...A dix huit ans je suis arrivé en France. Douze heures par jour chez Peugeot...Et moi...Ah, c'est bien. Mais lâchez votre femme...La femme trainant le mari dans son sillage...Voy a limpiar el suelo, esta sucio (je vais nettoyer par-terre, c'est sale)...Ma mère...Tu ne vas pas me laisser seule avec ces monstres...Moi, et bien moi je m'étais assis, comme étranger à la scène, un fort bourdonnement dans les oreilles, me contentant d'acquiescer mollement à l'évocation des cadences infernales pratiquées chez Peugeot, gesticulant machinalement vers le placard où il m'avait semblé voir un aspirateur, étonné, malgré moi, par la vitalité de ma mère, qui, se joignant au mari, tentait d'entraver la marche du monolithe de compagnie tout en essayant de le pousser vers la sortie. Des enfants accrochés aux basques d'un géant. Étrangement, je n'avais plus envie de rien. Si. Peut-être un tremblement de terre ou tout autre cataclysme qui nous aurait englouti, hic et nunc, effaçant à tout jamais la moindre trace de notre passage sur terre.

L'avantage avec les latins, surtout quand ils sont marocains et autrichiens, c'est qu'ils se calment aussi brutalement qu'ils se sont échauffés. Il y eut un grand silence et trois paires d'yeux me fixèrent...Qu'est-ce qu'on fait maintenant?...me demanda le mari haletant comme un coureur de fond. Je me levai, pris les clés de ma voiture et lui montrai le chemin de la sortie...Nous allons partir et laisser les dames se débrouiller...Tandis que ma mère me maudissait...Tu le regretteras! A ton retour, je serai morte!...le monolithe se pencha vers moi et me glissa à l'oreille...No se preocupe, senor, todo andara bien...Je ne savais pourquoi, mais cette femme au physique hors du commun m'inspirait confiance. Pour le reste, Inch Allah...



30 juin 2010

Maladresse

 

Le sauvage arriva vers huit heures du soir. La première chose que je remarquai en me précipitant vers la voiture fut que ma mère et mon frère avaient l'apparence de deux personnes qu'on aurait enfermées par mégarde dans un sauna durant toute une journée. La permanente de ma mère ressemblait à une omelette norvégienne fondue et les cheveux habituellement bouclés du sauvage pendaient le long de son visage en sueur telles des lianes dans la touffeur de la forêt équatoriale. Mais c'était normal. Ma mère, craignant les courants d'air en voiture, ne supportait pas qu'on abaissât les vitres, ne serait-ce que de quelques millimètres et refusait obstinément qu'on mît la climatisation....Tu veux que j'attrape la mort! Si ton père était encore là, il verrait quel fils indigne tu es!...Mais mon père ne voyageait jamais en voiture avec ma mère.

De toutes façons, ma mère n'était jamais malade. Sa spécialité, c'était les chutes spectaculaires. De tous temps. Dans les escaliers d'abord. Plus d'une fois, je l'avais vue dévaler en vrac les escaliers en rebondissant sans subir d'autre dommage que quelques bleus. Les vitrines des magasins aussi....Oh, le joli petit chapeau. Ne vous dérangez pas mademoiselle, je vais vous montrer...Et puis elle trébuchait, glissait ou se prenait les pieds dans un tapis et s'effondrait dans un grand fracas de mannequins renversés au milieu d'un inextricable entrelacs de vêtements et de couvre-chefs grotesques. Ma mère ne regardait tout simplement pas où elle mettait les pieds.

Une autre fois, je n'étais encore qu'un enfant, nous étions allés, ma mère, mon père et moi, passer l'après-midi à Bâle, cherchant, je le suppose, dans cette somptueuse cité, la civilisation que nous refusait l'ignoble ville où nous vivions le reste de la semaine. Brusquement, ma mère tomba en arrêt devant la vitrine d'une chocolaterie comme il n'en existe qu'en Suisse. Là, on avait reconstitué, en une variété infinie de chocolats, un adorable village alpestre peuplé de personnages succulents. Mon père se souvint de clients exotiques, invités à déjeuner le lendemain, friands à l'extrême de douceurs helvétiques. Nous entrâmes donc dans le magasin. Tandis que j'accompagnai mon père dans le choix d'un dispendieux assortiment de chocolats, ma mère s'approcha du «Burg » comestible, sur lequel flottait fièrement la bannière à croix blanche sur fond rouge, faite très certainement de sucre glacé. Brusquement, la vendeuse pâlit atrocement et lâcha, dans un râle français teinté d'un fort accent suisse allemand un ….Oh, mon Dieu...qui pouvait tout aussi bien passer pour l'exhalaison fétide d'un phtisique rendant son dernier soupir. Bien qu'étant deux et moi encore un enfant, nous nous retournâmes, mon père et moi, comme un seul homme, vers le lieu que semblait nous désigner le regard éperdu de la vendeuse, juste à temps pour voir ma mère vaciller et s'écraser sur le village Potemkine au lait.

Alors que nous déambulions, charriant à nous trois une vingtaine de kilos de chocolats diversement aplatis, enveloppés à la hâte dans de grands sacs en plastique par une vendeuse hystérique, dans les rues de la vieille ville animée à cette heure par une foule cosmopolite, mon père, à qui la chute maternelle avait couté un bon nombre de ces francs suisses dont on ne prononçait, alors, le nom qu'avec componction et respect dans cette France en perpétuelle dévaluation, mon père, donc, s'arrêta et prenant appui contre le mur d'une de ces demeures patriciennes qui font la fierté de Bâle, mon père, ce grand bourgeois qui n'esquissait qu'à grand peine un sourire quand les circonstances l'exigeaient, mon père, tout simplement, éclata d'un rire d'anthologie, le père de tous les rires, sans nul doute, tandis qu'en ricanant bêtement, j'engloutissais mon troisième bucheron en chocolat.

Je crois que ma mère a toujours eu un grain, mais un grain petit, un grain gentil, qui remplissait l'austère demeure de rires et de chants dits en une langue gutturale, la même que celle qu'elle utilisait pour me raconter les aventures de Max und Moritz et celles du Struwwelpeter.

...Tout cela est bien loin...songeai-je, tandis que j'extrayais ma mère de l'habitacle surchauffé...Quel horrible voyage!... C'est alors que je remarquai que le côté droit de la voiture présentait des dommages que je n'avais pas notés quelques jours plus tôt...Oh, vous avez eu un accident?...

Pris d'un besoin pressant sur l'autoroute, le sauvage s'était arrêté sur une aire de repos en garant sa voiture à l'ombre, sur un emplacement légèrement en pente. Il avait du dire à notre mère...Restez là, j'en ai pour deux minutes...Trouvant le temps long ou vexée de ne plus être durant ce court laps de temps, le centre du monde, elle avait déserré le frein à main et la voiture était partie à reculons à l'instant précis où passait un autre véhicule, à très faible vitesse heureusement, mais cela avait occasionné un certain nombre de désagréments pour le sauvage. Ce dernier, après que j'eusse rassemblé les effets de ma mère sur le trottoir, ne fit pas mine de descendre de la voiture...Je repars tout de suite...me dit-il avec dans les yeux la lueur que l'on voit dans ceux du voyageur assoiffé qui a aperçu, au loin, se profiler la silhouette de l'oasis salvatrice....Demain soir, je serai dans l'avion pour la Namibie, le désert et tout ça. Je reviendrai la chercher dans trois mois....Puis il démarra dans un hurlement de pneus, les vitres grande ouvertes.

Je regardai la voiture disparaître au coin de la rue et, me rappelant soudainement la raison de ma présence en ces lieux, je cherchai ma mère du regard. La maison se trouvait construite sur les hauteurs de Roses, non point sur une éminence solitaire, mais au milieu de dizaines, de centaines, peut-être, d'autres maisons et immeubles de toutes tailles. Située au bout d'une impasse débouchant sur un précipice, elle donnait toutefois à son occupant l'illusion d'être seul au monde quand il laissait son regard errer sur la méditerranée et le village en contrebas. Un minuscule jardin encombré de bougainvilliers et d'hibiscus confirmait ce sentiment d'insularité tandis qu'on empruntait l'étroite allée qui convergeait vers une piscine lilliputienne remplie par la gueule béante d'un Neptune bienveillant en plastique. C'était précisément dans cette piscine que ma mère faisait des (petites) longueurs, toute habillée...C'est ridicule, je voulais vérifier la température de l'eau, je me suis un peu trop penchée...Je trouvai qu'à 86 ans son crawl était encore tout à fait convenable.

Quand elle se fut séchée et changée, je lui fis visiter la maison. Le premier étage auquel on accédait directement depuis la rue, pour elle et le rez-de-chaussée pour moi....Aha, tu veux être seul pour faire tes cochonneries avec cette Laurence, qui, soit dit en passant, pourrait bien être ta sœur, parce que ton père, hein....J'ignorais bien évidement qui était cette Laurence, bien que j'en eusse eu trois dans ma vie, toutes en même temps à vrai dire, mais au jardin d'enfant. Son attention, qui se fixait rarement sur le même sujet plus d'une minute ou deux, fut attirée par le salon où s'étalait de manière obscène, sur une des cloisons, une grande tapisserie aux couleurs agressives où un toréador ridiculement enroulé dans sa cape offrait son bas ventre aux cornes d'un taureau dont le regard halluciné s'allumait en clignotant quand on manœuvrait un interrupteur dissimulé dans l'accoudoir du canapé en peluche rose....Vraiment déplorable la décoration. Tellement ordinaire!...Ma mère disait toujours ordinaire à la place de vulgaire.

Tandis qu'elle sirotait son « petit » whisky du soir sur la terrasse agréablement tempérée par un vent puissant...Un vent du désert, un vent qui rend fou...prophétisa-t-elle, elle se leva pour aller s'appuyer contre la rambarde. D'un ample mouvement du bras, elle balaya le panorama qu'illuminaient les lueurs du couchant...C'est étonnant comme Haïfa s'est transformé....Avant que j'ai eu le temps de lui donner mon avis sur les transformations subies par une ville inconnue située à deux mille kilomètres de là, elle me demanda de manière sibylline...Au fait, qui as-tu trouvé pour me tenir compagnie, cette fois?...

25 juin 2010

Expériences culinaires

 

Le lendemain, j'étais de retour à Figueres pour l'acquisition d'une dame de compagnie...Je crois que j'ai ce qu'il vous faut...me dit la responsable d'une agence de travail intérimaire après que je lui eusse précisé que si ma mère était une montagne et plus précisément un endroit de cette montagne, ce serait « l'araignée » dans la face Nord de l'Eiger qui avait vu plus d'alpinistes aguerris précipités au bas de ses surplombs vertigineux, dans un ultime cri de terreur, que de montagnards chanceux atteindre sains et saufs son sommet. Je ne sais si la jeune personne que j'avais en face de moi saisit l'allusion alpine avec toute l'acuité que requérait la situation, ni même si elle avait déjà entendu prononcer le nom de la mythique montagne, mais le terme d'araignée, arana en castillan, lui fit se tordre la bouche en une moue de dégout, tandis qu'elle s'efforçait de trouver, tapie dans un recoin de son ordinateur, l'intrépide arachnophile....Hélas, elle ne parle que le castillan....Je balayai l'objection d'un revers de la main...Ma mère ne le parle pas, tout est donc pour le mieux...Elle me regarda longuement puis finit par lâcher un ...Vale...résigné. J'étais d'autant plus satisfait, que cette dame de compagnie, que j'imaginais courtaude, aux jambes torses et au parler rocailleux, acceptait de travailler le samedi et le dimanche, du matin au soir, pour autant que ses émoluments fussent doublés durant ces deux jours, concession que je fis bien volontiers, tant la perspective de quarante huit heures passées en tête à tête avec ma mère me semblait déprimante. Le rituel, en effet, avait été inauguré l'année précédente et était immuable: la dame de compagnie arrivait le matin et moi, je m'en allais. Le soir, nous nous croisions dans l'autre sens. Au début, j'avais bien essayé de leur tenir compagnie, mais ma mère allait de l'un à l'autre, se plaignant, persiflant, insinuant, dans l'espoir de nous voir nous entretuer et comme les choses n'allaient pas assez vite à son gré, elle simulait des chutes, prétendant que l'un ou l'autre l'avait poussée, insistant pour que l'on appelât son médecin, avec une telle fréquence que celui-ci m'avoua un jour, entre rire et larmes, que tous les matins, il consultait la rubrique nécrologique du quotidien local dans l'espoir d'y voir figurer le nom de ma mère. Il finit d'ailleurs par s'exiler en Inde, à Calcutta, pour soigner bénévolement les lépreux.

Je passai le reste de la journée à régler divers problèmes d'intendance, alimentaires, entre autres, car le sauvage n'avait pas perdu de temps. Averti la veille, de mon installation à Roses, il avait pris la route avec notre mère le matin même et je les attendais donc en début de soirée à la villa baptisée de manière prophétique « Cant de ocells ». Une histoire de nourriture me chiffonnait. Si le midi, la dame de compagnie s'occupait en général de la gestion du repas, le soir, c'était à moi qu'il incombait de préparer le diner. Et je cuisine mal, très mal. J'ai horreur de ça en fait.

L'année précédente, j'avais souvent emmené ma mère diner au restaurant. Après tout, c'était idiot de faire la cuisine pour deux personnes. Parfois cela se passait bien, mais quand cela se passait mal, cela enlevait toute envie de renouveler l'expérience.

Ainsi, un soir je faillis me faire lyncher par les dineurs. Tout avait bien commencé. Nous devisions agréablement en dégustant un plat tout à fait correct, lorsque ma mère me fit remarquer que la sauce accompagnant sa viande était trop épicée. Je goutai, non, elle me semblait parfaite cette sauce. Ma mère dit, bon, posa sa serviette sur la table et se mit à pleurer. Doucement d'abord, puis de plus en plus fort. J'essayai de la calmer, mais elle se protégea le visage de ses mains, en hurlant...Non, ne me frappe pas!...Je ris jaune en jetant un coup d'œil circulaire sur la salle où les conversations s'étaient brusquement arrêtées. Ça, elle ne me l'avait encore jamais fait! Mais cela ne suffisait pas. Prenant les convives à témoin, ma mère se mit à gémir de manière très convaincante (elle avait été actrice de théâtre dans sa jeunesse)....Rendez-vous compte! Mon fils me bat!.... Des exclamations hostiles fusèrent de toute part...C'est une honte...Brute...Appeler la police...Lui donner une bonne correction...En prison...Le patron, qui connaissait ma famille de longue date, réussit à nous dégager à grand peine. Il alla même jusqu'à m'offrir le repas à la condition expresse que nous ne remettions plus les pieds dans son établissement. Voilà ce que nous étions devenus dans cette ville maudite: des parias!

D'autres fois cela se passait bien.

Ce devait être un dimanche, nous roulions ma mère et moi sans but précis, la voiture agissait comme un calmant sur son esprit fourvoyé en territoires inconnus, quand elle eut faim...Je meurs de faim...dit-elle...Bien mère....répondis-je...Retournons en ville...ajoutai-je...Non, j'en ai assez de ces restaurants remplis de petits bourgeois prétentieux. Je veux un endroit authentique. Populaire. Avec des tziganes et du vin blanc. Un endroit où l'on puisse rire, sans avoir à se cacher...Populaire? Tiens, voilà qui est nouveau...Oh, tu sais, j'ai été très pauvre avant de connaître ton père...Oui, oui, je connaissais tout ça par cœur, les années trente, la troupe de théâtre minable, la Palestine, l'Égypte, le Nil, les felouques, mon père si beau dans son costume blanc. Il y avait une chance sur un milliard pour que ces deux là se rencontrassent un jour. Mais ce que fichaient là cet industriel alsacien et cette autrichienne sans le sous, sur le Nil, sur cette felouque, alors que le monde entier semblait être pris de folie, est une question à laquelle je n'ai jamais eu de réponse intelligible.

J'arrêtai la voiture devant un relais routier où stationnaient, en file, plusieurs camions aux dimensions impressionnantes...Pour les tziganes, je ne pense pas que ce soit possible, mais pour l'authenticité, nous ne devrions pas être déçus...Dire que nous passâmes inaperçus serait exagéré, mais nous pûmes gagner une table libre dans une atmosphère de bienveillante indifférence. Je ne sais pas ce que je m'étais imaginé. Des hommes torses nus et velus en train de lutter au couteau, une main attachée derrière le dos? Des femmes en sous-vêtements affriolants assises le long du bar? Toujours est-il que l'endroit avait l'air terriblement normal. Juste des hommes de tous ages, fatigués, en train de s'alimenter. Le patron, lui, me dédommagea un peu de toute cette uniforme banalité. Doté d'un gros nez rouge strié de veinules bleuâtres, il darda sur nous ses petits yeux bleus nichés, telles deux lucioles malicieuses, au fond d'orbites encadrées de sourcils broussailleux. Il me fit songer à un tapir....Et pour ces m'sieur-dame, qu'est ce que ce sera?...Je commandai à boire et tandis que nous compulsions le menu qui se résumait en une brève déclinaison du steak et de l'andouillette-frites dans tous leurs états, je me penchai vers ma mère avec des mines de conspirateur...Alors m'sieur dame, c'est-y assez populaire?...Ma mère fit une moue exaspérée...Mon Dieu, ce que tu peux être snob, mon pauvre ami. Quand je pense que tu es à peine capable de conduire une petite voiture!...Le retour du patron interrompit cet échange. Le tapir pointa son museau en direction de ma mère...Madame a choisi?...Oui, du caviar, des blinis et de la vodka, beaucoup de vodka...Le tapir eut l'air intéressé, vraiment très intéressé par l'idée que ma mère se faisait d'un menu authentiquement populaire, tandis que mon cœur sombrait dans les chaussettes. Avec un sourire indulgent il pencha la tête vers moi...C'est votre maman?....Je hochai la tête, avec fatalisme. Il me tapota gentiment l'épaule...Elle est amusante. Je vous mets deux andouillettes du jour?...J'approuvai tandis que ma mère se récriait outrée...Ah mais ça, a-t-on jamais vu une chose pareille! Pourquoi, amusante et ensuite, qu'est-ce qu'une andouillette?...Je l'ignore totalement mère, mais vous vouliez manger populaire et l'andouillette, manifestement, c'est populaire...Elle bougonnait encore...Oui, mais il y a peuple et peuple...quand les assiettes fumantes furent déposées devant nous. Je dus reconnaître que l'andouillette n'était probablement pas le mets le plus raffiné qu'il m'eût été donné de manger, mais de toutes façons je ne pus en profiter au-delà de la première bouchée car ma mère porta la main à la gorge, l'effroi le plus authentique se lisant sur son visage...Vite, sortons d'ici, cette chose m'observe d'un sale œil!...Sérieusement alarmé je demandai...Quelle chose?....Elle gesticula en direction de son assiette...L'andouille là! Regarde, on dirait qu'elle transpire....Rassuré, je répondis...Normal, elle a peur qu'on la mange...Tout en riant avec espièglerie, elle me donna une tape sur le bras...Mon Dieu, que tu es bête!...

Oui, parfois cela se passait bien.

21 juin 2010

A nice little place

 

Après avoir traversé la France du Nord au Sud, je traversai l'Espagne d'est en ouest. En voiture, évidemment. J'avais en tête la Galice, mais cette région ne correspondait plus à l'image que je m'en étais fait, vingt ans plus tôt. Les élevages de saumons avait envahi les rias, les privant ainsi de leur sérénité, non que cet excellent poisson pût jouer un quelconque rôle dans l'évolution de la folie chez ma mère, mais il en allait autrement pour les cages circulaires ponctuant de noir la surface de ces fjords ibériques. Si on emmenait ma mère à la montagne, il ne se passait pas une heure sans qu'elle se mît à geindre...Mon Dieu, toutes ces montagnes!...Si on l'emmenait dans, ou simplement à proximité d'une forêt, s'élevait bientôt dans l'air calme la sinistre complainte...Mon Dieu, tous ces arbres... Nul doute que ces inesthétiques parcs à poissons allaient, dans le futur, alimenter les innombrables phobies maternelles. Les eucalyptus en nombre, pouvaient, eux aussi, présenter une menace certaine. Je parvins toutefois à trouver une honnête maison située dans un environnement convenable et engageai derechef la matrone chargée de son entretien comme dame de compagnie, l'une et l'autre rustiques mais confortables.

Bien évidemment, rien ne se passa comme prévu: au moment de monter, en compagnie de mon frère, dans l'avion qui devait la mener sur ces rivages où viennent s'écraser les flots impétueux de l'Atlantique Nord, ma mère avait fait scandale, nul ne sut pourquoi, elle n'avait pas besoin de causes pour produire des effets, il y avait eu une bousculade, on avait échangé des insultes avec les autres passagers, une hôtesse avait eu son uniforme déchiré, la force publique appelée en renfort avait dressé procès verbal.

L'avion étant exclu ainsi que toute forme de transport en commun, il fallut donc que je me rapproche tout en restant toujours en Espagne, afin que le voyage en automobile, entrepris depuis l'est de la France, ne dépassât point une journée, laps de temps au-delà duquel le sauvage, enfermé dans l'habitacle exiguë de son véhicule en compagnie de ma mère qui se trouvait aussi être la sienne, ne répondait plus de rien. Après avoir dédommagé chacun et chacune à la hauteur du dommage subi (location et embauche annulées), je retraversai l'Espagne d'ouest en est, cette fois, me perdant dans les faubourgs de Madrid avant que d'aborder ceux de Valence et d'entreprendre ma remontée vers le nord.

Je voyais la frontière française se rapprocher dangereusement tout en prenant douloureusement conscience que si la côte Atlantique n'attirait que peu de touristes, les rivages méditerranéens, eux, siphonnaient gloutonnement les populations livides des contrées nordiques, au point qu'on pouvait raisonnablement se demander si Londres, Amsterdam ou Hambourg ne se trouvaient pas totalement privées d'habitants entre les mois de juin et de septembre. Évidemment, tous ces gens louaient des appartements, des maisons, des chambres, des emplacements où poser leurs tentes et ils n'avaient rien laissé pour moi. J'avais quitté l'autoroute et emprunté la sortie de Figueres, à cause de Dali sans doute et de sa vision élastique du temps, ce temps qui justement me faisait défaut, les conversations téléphoniques avec le sauvage ressemblant chaque jour un peu plus à des appels de détresses lancés par un navire en perdition.

Je déjeunai donc des chairs caoutchouteuses d'un calamar a la plancha dans une auberge de cette ville musée, quand mon attention fut attirée par une affiche montrant la vue aérienne d'une petite agglomération nichée au fond d'une baie. Délaissant mon céphalopode, je m'approchai du poster situé au-dessus du tiroir caisse gardé par un cerbère engoncé dans une robe à pois. La patronne, je supposai que c'était elle, me dévisagea sans aménité et croyant que je venais régler ma note à peine mon repas commencé, me lança en un castillan fortement catalognisé...Quoi, il est pas bon mon calamar?....Je détrompai l'accorte femelle et lui désignai l'affiche...Où est-ce?...La dame se radoucit. Le village s'appelait Roses et ne se trouvait qu'à une vingtaine de kilomètres de Figueres. Quelque fût ma destination finale, elle m'enjoignait d'y passer ne fût-ce que quelques heures...Porque, hombre, vale la pena...Tout cela me semblait terriblement balnéaire, avec cette plage de sable blanc jonchée de corps, cette promenade du bord de mer encombrée d'enfants s'adonnant aux joies de la planche à roulettes, ces terrasses de cafés, cet entrelacs de ruelles étroites dédiées, on l'imaginait, à la vente de souvenirs, toros miniatures, castagnettes en plastique, ces villas cossues situées sur les hauteurs, oui, oui, tout cela respirait le balnéarisme, mais un balnéarisme désuet, couleur sépia, qui contrastait agréablement avec l'univers concentrationnaire des stalags touristiques éparpillés, plus au Sud, le long de la côte.

Une heure plus-tard, je pus avoir la confirmation in situ des sensations provoquées par la vision de l'affiche. A nice little place, me dis-je, puisque l'anglais semblait être la langue la plus parlée en ce lieu.

Ce soir là, je vis le soleil se coucher sur Roses du balcon d'une jolie villa dont j'étais le chanceux locataire pour les trois mois à venir. La première agence dont j'avais poussé la porte avait été la bonne, un désistement de dernière minute avait fait le reste. Située sur les hauteurs, la villa offrait une vue panoramique sur toute la région et sa construction sur deux niveaux rigoureusement identiques, chacun disposant d'une entrée séparée, nous permettrait, ma mère et moi de coexister sans avoir à cohabiter, Dieu merci, sa folie relative ne l'ayant point, encore, privée de son autonomie. Il fallait juste qu'elle eût quelqu'un, en permanence, à portée de voix.

14 juin 2010

Drôles de dames

 

J'étais de retour en Europe pour prendre mon tour de garde auprès de ma mère en juin 1999. Abruti, un peu plus que d'habitude, par les vingt heures de vol et les douze heures de décalage horaire, je louai une voiture à Roissy et après avoir passé une nuit dans un motel des environs de Paris, je mis le cap sur l'est du pays, profitant du voyage pour me préparer psychologiquement à ce qui m'attendait. Je n'aime pas conduire, mais là, je jouis avec délectation de ces quelques heures de liberté, me laissant aller, à l'occasion d'un arrêt dans une station service, à acheter un CD diffusant une musique absurdement entrainante, je ne me souviens plus quoi, pas du Léonard Cohen en tous cas.

Sur le front des dames de compagnie, les nouvelles étaient alarmantes: c'était la Bérésina. En un an, des dizaines de malheureuses s'étaient noyées dans les méandres de la démence maternelle. Certaines étaient devenues aussi folles que ma mère, d'autres avaient développé d'étranges maladies, l'une d'entre elle au moins avait été ébouillantée par un jet de choucroute, une autre s'était rasée la tête après que ma mère l'eût traitée de montgolfière, se moquant ainsi de sa coiffure particulièrement gonflante. Je fus moi-même témoin du triste sort réservé à ces pauvres femmes.

En arrivant, je remarquai la présence d'une ambulance du SAMU devant la maison. Le sauvage m'accueillit au domicile familial, les cheveux en bataille et les yeux rougis par le manque de sommeil, tandis que les secouristes traversaient le salon, charriant un brancard sur lequel se trouvait une dame d'une cinquantaine d'années, inconsciente mais encore en vie, selon toute vraisemblance, puisque le visage était visible, la bouche et le nez recouverts d'un masque à oxygène.

....On va tous y passer si ça continue...me lança-t-il en guise de bienvenue. C'est que ma mère avait développé dans sa folie la capacité de découvrir en quelques minutes le point faible d'une personne. Après ça, c'était un jeu d'enfant pour elle de la détruire. Le lendemain de mon arrivée, après avoir confié ma mère à la femme de notre ancien garde chasse qui s'était recyclée dans l'élevage de sangliers à la mort de son époux, mon frère et moi nous étions dans le bureau du directeur d'une agence spécialisée dans l'aide aux personnes âgées.

Il nous fixa longuement avant de lâcher...Déjà!...Ouvrant un tiroir de son bureau, il en sortit une flasque métallique. Il fit le geste de nous l'offrir et en but une longue rasade après que nous eussions décliné poliment l'invite...Et elle a tenu combien de temps cette fois?...Le sauvage montra deux doigts, mais ce n'était pas le v de la victoire...Deux jours? Évidement c'est peu!...Le sauvage s'éclaircit la gorge...Non, deux heures...Le directeur fit simplement...Oh!...puis reprit une nouvelle gorgée de son cordial. Apparemment, cette dame, une ancienne alcoolique abstinente depuis vingt ans, une femme bien sous tous rapports, qui se consacrait aux personnes âgées avec une abnégation et une compétence sans failles, une femme solide comme un roc, qui avait également officié comme visiteuse de prison , cette personne remarquable donc, avait été retrouvée dans la salle à manger de ma mère, effondrée sur la table, les bras en croix, en plein coma éthylique, une bouteille de schnaps vide à ses côtes, deux heures seulement après que mon frère se fût absenté pour régler une affaire urgente. A son retour, ma mère, en pleine forme, triomphante, faisait les cent pas devant le corps affalé...Ah, te voilà! Vois un peu à la garde de quelle espèce de dégénérée tu me confies!...

Le directeur hocha gravement la tête, après que le sauvage lui eût relaté les faits en détail...Les bras en croix vraiment?...Assurément!...Comme ça?...Le cadre en costume trois pièces posa la tête sur son sous-main en cuir et tendit les bras...Non, non, plus écartés les bras. Oui, c'est tout à fait ça...Le sauvage avait le souci du détail. Tandis que notre hôte mimait la position de l'alcoolique relapse, il fut secoué de spasmes allant crescendo. Interloqués, nous nous regardâmes. La bouche du sauvage articula une question muette...Il pleure?...Non, le directeur ne pleurait pas. Se relevant, il partit d'un formidable éclat de rire...Excusez-moi, ce sont les nerfs qui lâchent...parvint-il à articuler entre deux hoquets...Vous vous rendez compte que cette pauvre femme est fichue?...Évidemment, il parlait de la dame de compagnie et non de ma mère. Le sauvage allait donner une réponse à cette question qui n'en appelait aucune, quand le directeur fut pris d'un nouvel accès de rire, un hurlement cette fois qui lui arracha des larmes. Quand il se fut calmé, il essuya ses yeux, se moucha, puis parut se rappeler de quelque chose...Le plus terrible, c'est que madame B*** est le seul soutien de son fils unique, handicapé mental profond...Ayant proféré ces paroles désolantes, il émit un glapissement aigu, tout en martelant le sol de ses pieds et en rejetant la tête en arrière, attitude qui nous fit craindre, un instant, pour sa vie.

Des rares propos cohérents encore prononcés par le directeur, avant un nouvel accès de rire qui le fit se mettre à quatre pattes, cette fois, il ressortait que le stock de souffre- douleurs étant momentanément épuisé, nous pouvions, notre mère et nous, aller nous faire voir chez les grecs ou toute autre peuplade, pourvu que cette dernière nous assurât une mort particulièrement cruelle et lente.

Tandis que le sauvage nous ramenait à la maison, agrippé au volant de sa voiture, il n'arrêta pas de psalmodier...Non,non, ooooh, non!.... Brusquement, il interrompit sa litanie négationniste pour me lancer...L'étranger, il faut partir à l'étranger. Sur ce point au moins, cette andouille de directeur a raison!...Je hasardai timidement...Et si nous nous contentions de changer de département?...Mais il ne voulut rien savoir...Non, il nous faut un nouveau pays, un nouveau climat, une nouvelle population, une nouvelle langue. Au fait, tu parles toujours espagnol?...Je répondis par l'affirmative...Parfait, ce sera donc l'Espagne! Un peuple rude! Des femmes velues et robustes! Et du soleil, beaucoup de soleil!...Tandis qu'une pluie diluvienne noyait les tristes rues de cette ville abhorrée sous des trombes d'eau glacée, je songeai que cette histoire d'Espagne me convenait tout à fait.


11 juin 2010

Le temps passe

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C’était en avril de l’an 1980, quelque part dans le Nord de Port-au-Prince (Haïti) . J’avais mouillé « l’île de feu » en face d’une espèce de village de vacances pour américains ou européens fortunés. Nous avions voulu fuir pendant quelques jours les remugles et la pestilence de la capitale et nous mettre au vert, le vert des dollars américains . Nous finissions de déjeuner (langoustes à la créole) attablés sur la terrasse d’une paillote agréablement ventilée et regardions avec émerveillement une mer dont le bleu profond contrastait agréablement avec les eaux boueuses de la capitale .

Il y avait là, outre l’équipage habituel de « l'ile de feu » (le viet et moi), notre nouvelle recrue, le captain Bill. Il nous était tombé dessus deux mois plus tôt. Il était aussi grand que son voilier était petit. Trois mètres de long. Pas un centimètre de plus. Une grande maquette. Il prétendait faire le tour du monde, mais, parti de Fort-Lauderdale (Floride) six mois auparavant, il ne dépassa jamais Port-au-Prince, ce qui somme toute n'était déjà pas si mal. Après avoir amarré son jouet à mon vaisseau, il monta à bord, trouva l'endroit à son goût et s'y installa. Il se présenta comme un ange déchu, un héros sans courage, avec au fond des yeux une lueur hésitant entre ironie et démence. Pris dans les calmes du golfe de la Gonâve, il avait mis plus d'un mois pour en faire la traversée, ce qui représentait une moyenne journalière d'environ 5 milles nautiques (9km). Il n'avait plus d'eau, plus de vivres, plus d'argent, mais ça, il n'en avait jamais eu. Il nous parla d'un mystérieux sponsor qui correspondait avec lui par l'intermédiaire de messages cryptés diffusés au moyen de bandes dessinées publiées dans je ne sais plus quel quotidien américain. Captain Bill avait manifestement une araignée au plafond, mais comme il était, par ailleurs, d'une intelligence remarquable et que je n'ai jamais crains les araignées, je lui fis bien volontiers une place à bord.





Et puis il y avait aussi ces deux américaines rencontrées quelques jours auparavant à la marina de Sand Cay les Poubelles, que nous avions baptisée ainsi en raison des ordures quotidiennement déversées à la mer par les pluies nocturnes diluviennes. Les deux filles avaient été surprises dans la capitale par le nuit sans moyen de transport pour regagner leur propriété. Nous nous étions serrés et je leur avais donné l’hospitalité dans le carré de mon voilier. Il m’avait donc paru naturel de les ramener par la voie maritime infiniment moins dangereuse que la voie terrestre et ses tap-tap ubuesques !

Elles avaient acheté un terrain situé sur une éminence surplombant le complexe hôtelier . Mary-Catherine (prononcer mairie-kasserine) et son amie Elisabeth (éliseubess) m’avaient assuré que la vue y était somptueuse. C’était vrai, mais c’était tout ! De maison point de trace. Pour tout abri, planté au milieu de la pelouse, un parasol fait en feuilles de cocotier, pour tout mobilier deux matelas jetés à même le sol et une grosse cantine en fer renfermant les effets personnels des deux filles. Elles étaient manifestement folles à lier ! Nous devînmes donc instantanément amis . Ce fut une amitié d’autant plus forte que nous la savions sans lendemain. Nous étions donc réunis tous les cinq autour de cette table en cette fin d’après-midi tropicale. Nous étions jeunes, nous riions forts, parlions haut .Nous étions heureux .Un de ces moments privilégiés dans l’existence où le bonheur est palpable!

Aux tables voisines, les autres clients, des couples de quinquagénaires dans leur grande majorité, nous regardaient avec envie. C’est à ce moment que le plus jeune d’entre nous, le captain Bill, à peine vingt ans, prit sa bière, en but une longue rasade à même le goulot puis, la reposant avec force sur la table, eut ces paroles dont je me souviens encore comme si elles venaient d’être prononcées.
….Faites gaffe les mecs, aujourd’hui nous sommes là à nous éclater ! Génial ! Nous avons la vie devant nous , une vie que nous avons choisie différente, pas comme tous ces vieux machins (d’un large mouvement du bras, il désigna nos voisins)! Et puis, paf, (il frappa dans ses mains), on se réveille un matin, on regarde autour de soi (il nous regarda l’un après l’autre en clignant des yeux) : partie la jeunesse…enfui le temps ! On se dit quoi ?(Air outré) Déjà ? C’est pas vrai ? Hier encore…
Bill se leva en chancelant et s’approcha d’une table où quatre américains d’un certain age s’étaient arrêtés de parler pour écouter ce grand échalas engoncé dans son éternel caban, sa casquette de la Kriegsmarine enfoncée sur la tête, la visière aux ras des yeux . Il mit ses mains sur les épaules de l’homme le plus âgé, un chauve aux bajoues violacées, et lança d’un air outré :
- Mon Dieu ! Esteban ? Mais dans quel état je te retrouve !
Puis il se tourna vers une sexagénaire à la permanente abondamment laquée :
- Mary-Catherine ? Oh God ! I can’t believe it!
Les yankees furent bon public. Ils rirent. Nous aussi bien sûr.
Aujourd’hui, je ris un peu moins, ou jaune…Je ne sais ce qui se passa sous la casquette de Bill ce jour là . Peut -être , dans un éclair, au milieu de vapeurs éthyliques, nous vit-il à trente années de distance?
Je n’ai jamais revu aucun des convives présents ce jour là…mais je ferme les yeux et ils sont là, nous sommes là, dans l’éclat de nos vingt ans et j’entends la voix juvénile du captain Bill…
- Esteban… ?

***Bon, les photos, à part celle du captain Bill tirée d'une coupure de journal en assez mauvais état (les termites), ne furent pas prises à cette époque, mais trois ans plus-tard entre le Costa Rica et la isla de Coco. Mais on s'en fiche. C'était nous.

 

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05 juin 2010

12 juillet 1998

 

Le 12 juillet 1998 j'étais à Lisbonne. Une très belle ville, Lisbonne, avec ses rues qui montent et qui, forcément, descendent et....enfin, une très belle ville. De toutes façons, je n'aime pas les villes. J'ignore pourquoi. Juste une impression désagréable. Ceci dit, je n'aime pas la campagne non plus. Toute cette terre m'angoisse.

Je ne sais plus vraiment pourquoi j'avais choisi Lisbonne, mais je sais très bien pourquoi j'y étais: pour échapper, l'espace de quelques jours, à ma mère. C'était absurde de devoir faire une chose pareille, mais, à quatre-vingt cinq ans, ma mère avait décidé de devenir « amok », comme dans le roman de Stefan Zweig. Tout d'un coup. Comme ça. Sans prévenir. Ma mère n'était pas indonésienne, cependant, quand elle voulait parler d'un fou ou d'une folle, elle disait qu'il ou elle était « amok ». Mais ça c'était avant qu'elle le devienne à son tour.

A l'époque, je vivais dispersé entre les Marquises, le Chili et l'Europe. L'Europe par nécessité uniquement. Je venais y prendre mon tour de garde. Nous étions quatre, mes deux frères, ma soeur et moi, chacun consacrait donc un quart de sa vie à s'occuper de ma mère. Le sauvage en avait décidé ainsi et le sauvage était l'ainé. On m'avait alloué l'été... C'est beau l'été en Europe, tu verras...m'avait dit le sauvage, comme si je n'y avais pas passé les vingt premières années de ma vie.

On se dira, ma foi, garder une personne âgée même affectée de troubles du comportement, ce n'est pas la mer à boire. On imagine un être rabougri, tassé dans sa chaise roulante, ressassant à longueur de journée les mêmes histoires. Si seulement! Mais pas du tout. A quatre-vingt cinq ans, ma mère avait la forme physique d'une personne de cinquante ans et la méchanceté d'une adolescente. C'était à cause de cette stupide opération du genou. Une vieille blessure de ski. Oh, ma mère avait parfaitement récupéré sa motricité, mais elle avait du laisser un bout de sa cervelle sur la table d'opération....C'est la morphine, ne vous inquiétez pas, ça va lui passer, huit heures sur le billard quand même, à cet âge, vous pensez!...m'avait dit l'anesthésiste quand ma mère avait hurlé à sa fidèle dame de compagnie (vingt ans de service, une austère calviniste au cou pris dans d'invraisemblables collerettes)...Alors grosse salope, t'as encore été faire la pute cette nuit....Mais cela ne lui était pas passé. La dame de compagnie avait donné ses huit jours avant d'être internée en hôpital psychiatrique pour y soigner une dépression, profonde. Ce ne fut que la première d'une longue série de victimes. La rupture d'avec la mère d'avant fut d'autant plus pénible que cette dernière avait toujours été d'une gentillesse et d'une distinction extrêmes. Quand Blanche Neige se transforme en Cruella et les sept nains en cent un dalmatiens. Dieu merci, nous ne fûmes pas seuls pour affronter la tourmente. Il y avait les dames de compagnie, toutes ces dames de compagnie, dont le stock nous parut, dans un premier temps, inépuisable et qui alla s'amenuisant au fil des ans, au point qu'il fallut recourir aux services de mercenaires aux profils de plus en plus improbables. Mais je reparlerai de ces dames de compagnie, véritables héroïnes aux destins tragiques!

L'été 1998 avait donc été ma première saison de garde-fou. A mi-chemin de mon temps, j'avais profité de la visite d'un oncle, le frère de ma mère, pour m'éclipser quelques jours. Je m'étais engouffré dans une agence de voyage, une affiche avait retenu mon attention: « Exposition universelle de Lisbonne, la dernière du siècle! ». Parfait. Quelques heures plus-tard, j'étais confortablement installé dans un avion de la TAP, en route pour « Lechboa ».

Le 12 juillet correspondait à mon avant-dernier jour de permission. Je suis un piètre touriste: j'avais partagé mon temps entre ma chambre d'hôtel et les divers points de la ville où je prenais mes repas. Je décidai donc de passer mon dernier après-midi lisboète à visiter cette fameuse dernière exposition universelle du siècle. Le site, au bord du Tage, était grandiose et valait à lui tout seul largement plus que l'ensemble des attractions qui y étaient dispersées au point qu'on en venait à oublier la foule considérable qui s'y pressait. Au hasard des pavillons, dont la visite ne me marqua pas au point de m'en souvenir douze ans plus tard, je découvris la construction frappée aux couleurs nationales. Il semblait y avoir une certaine affluence, car il me fallut prendre place dans une queue qui ne se mettait en mouvement que tous les quarts d'heure, quand les portes s'ouvraient, laissant passer un nombre limité de visiteurs. Je finis par me retrouver dans le groupe de tête au milieu d'une troupe d'adolescents amorphes arborant tous des tricots bleus sur lesquels on avait imprimé...Allez les bleus...ou quelque chose de ce genre. Tous ces jeunes gens semblaient avoir été confiés à la garde d'une espèce de grand dadais à la calvitie naissante et au visage duquel l'implacable soleil lisboète avait infligé d'irréparables dommages dont n'avait pas su le protéger l'injonction footballistique frappée sur son maillot, identique à celui de ses protégés. Seul adulte à des dizaines de têtes blondes à la ronde, il m'avait à plusieurs reprises adressé un regard complice noyé dans les eaux troubles de sa myopie, découvrant, à cette occasion, une impressionnante dentition chevaline. Bien entendu, j'avais feint de l'ignorer en reniflant bruyamment ce qui est ma manière de me protéger des intrus. Mais ce type devait être un chef de meute, un éducateur, enfin bref, le détenteur de quelque savoir comportemental, car, pointant un index sur son maillot, il chuchota à mon intention, en articulant lentement...Allez les bleus!...Un peu irrité par cette intrusion, je lui rétorquai...Oui, bon, je sais lire...Ravi, l'autre s'écria...Mais vous êtes français?...Je fus tenté de lui répondre par une grossièreté, mais il ne m'en laissa pas le temps...Vous aussi vous êtes là pour la finale?...Vaguement inquiet, je demandai...Quelle finale?...Je ne sais pas pourquoi, mais s'imposèrent brusquement à mon esprit les images grotesques de finalistes enfermés dans des sacs à pommes-de-terre, sautillant maladroitement au-dessus d'obstacles savamment disséminés à l'intérieur du pavillon français. Je mesurai du regard la hauteur de la rambarde me séparant du reste du monde, bien décidé à l'enjamber si d'aventure on voulait me mêler à quelque finale que ce fût. Mais l'autre me fixait, incrédule...Mais la finale du mondial de foot!...Soyons honnêtes, je n'étais pas innocent au point de ne pas savoir que se déroulaient, à cette époque, des championnats de football, mais il m'avait semblé que cela se passait en France. J'ignorais absolument, par contre, que la finale dût se tenir à Lisbonne. Je fis part de mon étonnement à mister Ed (les moins de cinquante ans ne peuvent comprendre)...Non, non, la finale c'est à Paris, mais pour ce soir ils ont installé un écran géant à l'expo et vont transmettre le match en direct. Vous venez de la planète Mars ou quoi?...Je songeai que ce gars mériterait vraiment que je lui présente ma mère, lorsque nous fûmes interrompus par des signes de vie du côté des adolescents. Ils s'étaient mis à hurler et à siffler. L'objet de leur courroux? Une bande d'une cinquantaine de bonshommes jaunes, déambulant sur le trottoir d'en face, sur les maillots desquels se détachait clairement le mot « Brazil ».Certains étaient même allés jusqu'à se peindre les couleurs de leur pays sur le visage. Se désintéressant totalement de moi, mister Ed se mit à beugler d'une voix de tête...Allez les bleus. Alleeeeez la France! ...Tandis que lazzis et quolibets fusaient de part et d'autre de la rue, je songeai que tout cela restait gentil, convenu comme une espèce de rite initiatique, on était entre gens du même monde, rien de vraiment sérieux ne pouvait se produire. Dans les favellas, oui, ce devait être une autre histoire. Et brusquement, je ne vis plus que des pieds, des jambes et le visage congestionné de mister Ed penché sur moi...Ah, les salauds, ils ont eu un des nôtres...Il s'était relevé, avait secoué la rambarde de sécurité en hurlant....SALAUDS, ENCULES!...Entre les pieds et les jambes j'avais vu les jaunes qui se tiraient en courant. Puis la voix française d'une femme d'un certain age...Mon Dieu! A la tête, comme Kennedy...Un des gosses...Oh putain, tu crois que c'est sa cervelle?...Un autre....Mais non, connard, c'est un hamburger écrabouillé!...Quand j'entendis parler d'ambulance et d'hôpital, je repris tout à fait mes esprits. M'aidant des jambes et des bras de la foule alentour, je me remis debout et parvins à garder la position en m'appuyant contre le mur. Ma chemise blanche était tachée d'un sang dont l'aspect écarlate m'impressionna. C'était la première fois de ma vie que je saignais à ce point. Je me tâtai la partie gauche de mon visage et si je ramenai bien ma main couverte de sang, je ne trouvai nul orifice suffisamment grand pour y introduire ne serait-ce que mon auriculaire, ce qui me rassura. Mister Ed se baissa et ramassa une canette de bière en aluminium, à moitié pleine...Regarde ce que ces enfoirés t'ont balancé sur la gueule. Ils auraient pu te tuer!...Diverses personnes approuvèrent dans la foule, certaines s'interrogeant sur l'opportunité de consommer la bière restante...Elle m'était surement destinée...ajouta mister Ed, avec une pointe de regret dans la voix... Hé, mais qu'est-ce que tu fais?...

Écartant les curieux de ma main sanguinolente...Ce n'est rien, laissez moi passer... je franchis la rambarde de sécurité d'un bond qui me sembla prodigieux mais ne fut au mieux que grotesque, puisque je m'écrasai au pied de touristes espagnols du troisième âge. Une rombière grisonnante, râblée comme un sanglier, se mit à glapir...Que verguenza! Borracho a esa hora!...Je me remis sur pied avec l'impression d'essayer de me tenir debout sur le pont d'un navire pris en pleine tempête, puis remontai la file des visiteurs du pavillon français et tournai finalement au coin du bâtiment pour échapper à ces regards, tous ces regards. Le sang continuant à sourdre de ma blessure que je situai à l'arcade sourcilière, comme un boxeur, pensai-je, je retirai ma chemise, la roulai en boule et l'appliquai sur mon œil gauche en me demandant comment tout cela avait bien pu se produire. Si les gens pouvaient juste arrêter de me dévisager. Un bruit de course me fit me retourner. C'était mister Ed. Il insista pour m'escorter jusqu'au poste de secours qui se trouvait à quelques encablures. Avant de m'abandonner aux mains expertes d'un infirmier, il sortit de son sac à dos un de ces fameux maillots bleus...J'en ai toujours un en rab, au cas ou. Ta chemise est fichue et tu ne peux pas continuer à te balader à poil...Je voulus lui payer le vêtement, le remercier au moins, mais il fit un vigoureux mouvement de dénégation de la tête...Non, entre compatriotes, c'est normal...Puis il était parti en courant...Excuse-moi. Les jeunes m'attendent...Je pris conscience, juste à ce moment, de ce tutoiement. Nous ne nous connaissions que depuis quelques minutes et déjà, nous étions frères de sang.

On me fit patienter entre un vieillard déshydraté et un petit garçon, victime d'une piqure de guêpe sur le nez. A peine fus-je introduit auprès du médecin, que ce dernier m'admonesta en un français excellent...Encore une bagarre entre supporters! Vous n'êtes plus un gamin pourtant! Pourriez donner l'exemple, bon sang!..Très las, je répondis...Écoutez, docteur, je ne supporte rien ni personne, c'est à peine si je me supporte moi-même, je me suis juste pris une porte en pleine figure, mais si pouviez me soigner cela m'éviterait de me vider de mon sang...Il observa la plaie d'un air blasé...Peuh, ce n'est rien du tout. L'arcade souricière (sic) ça saigne toujours beaucoup... A ma grande déception, il ne me fit pas les cinquante points de suture auxquels je pensais avoir droit, mais se contenta de nettoyer la blessure avant d'en joindre les bords avec trois misérables pansements adhésifs ridiculement étroits. Timidement, je tentai une réévaluation de mon cas...Vous ne pensez pas que je pourrais avoir une hémorragie cérébrale?...Il éclata d'un rire terriblement portugais et me tapota gentiment l'arrière du crâne...C'est là qu'il faut se méfier, mon ami. Avec votre front, vous pourriez défoncer une porte sans même vous en rendre compte. C'est du costaud!...Il me consola, toutefois, en m'assurant que la chose allait me lancer et enfler démesurément. Afin de contrecarrer la douleur, il me fit avaler deux comprimés qui, outre un effet analgésique, pourraient induire une légère somnolence passagère. En prenant congé de moi, le médecin jeta un œil amusé sur le maillot bleu que je m'étais finalement décidé à enfiler...Bonne finale et soyez fair play, hein! Pas d'excès!...

Par acquis de conscience, je visitai encore deux ou trois pavillons, mais le cœur n'y était plus et l'insistance avec laquelle certains me dévisageaient finit par me lasser. Je fus un instant tenté d'acheter un joli boubou dans le pavillon sénégalais pour remplacer le tricot bleu, puis je me dis que si je retombai sur mister Ed et son équipe, même si au milieu de cette foule il y avait peu de chance que cela se produisît, il en serait mortellement offensé.

Je gagnai donc les berges du fleuve où des bancs avaient été opportunément disposés. J'en choisis un en retrait et m'y laissai tomber avec délice. Je me concentrai un moment sur l'intense activité maritime, puis m'allongeai en songeant qu'une petite sieste d'une dizaine de minutes me ferait le plus grand bien.

Je me réveillai huit heures plus tard, vers une ou deux heures du matin, transpercé par un vent frais venu du fleuve, avec la désagréable impression que mon œil gauche essayait de sortir de son orbite. Hébété, je me mis en route vers la sortie. Je fis une halte dans des toilettes où, après m'être précipité vers un miroir, je ne pus réprimer un gémissement...Oh mon Dieu!...Le côté gauche de mon visage, outre une enflure certaine, présentait une indubitable similitude avec le maillot que je portais: terriblement bleu. Dans les allées presque entièrement désertées, je croisai quelques groupes de jaunes inconsolables et de bleus triomphants. Certains bleus tentèrent de m'embrasser en hurlant...ON A GAGNE....Un autre, plus original, me cria...Qu'est ce qu'on leur a mis, aux brésiliens!...Tandis que je chancelai vers la station des taxis, je songeai avec cynisme...Oui, pas de doute, qu'est-ce qu'ON leur a mis aux brésiliens!...

 

 

 

29 mai 2010

El Imperial

 

Quelques mois plus tard, j'étais assis à une table de l'hôtel Imperial à Golfito, Costa-Rica, où je finissais mon « hamburguesa  con queso » du soir. J'appréciais cet endroit car, de ma table, je pouvais continuer à avoir l'œil sur mon voilier que le harbour master m'avait recommandé de mouiller en face de ce qu'il considérait comme le meilleur établissement de la région. Ce devait être un samedi, car tous les chercheurs d'or du coin s'agglutinaient au bar de cet établissement tenu par un vieux yankee aussi buriné que les guêtres d'un mamelouk répondant à l'improbable prénom de Heidi. La maison, aussi décrépie que son patron, offrait, outre une « une cuisine typique », de « luxueuses chambres avec salle de bain privée et des tarifs à l'heure». J'avais eu l'occasion de visiter une de ces chambres. Un américain, ressemblant à un cadre supérieur au chômage, m'y fit monter afin de me proposer de convoyer une vedette à moteur jusqu'en Californie. Évidemment, je déclinai l'offre, ça sentait l'embrouille à plein nez: ou bien le gars était un trafiquant, ou, plus probablement, un agent de la DEA, dans les deux cas mieux valait passer au large. La dernière fois qu'on m'avait fait ce genre de proposition c'était dans la laverie automatique du yacht club de Saint Augustine en Floride. Le gars, un jeune cette fois à la mise négligée et aux longs cheveux huileux, s'était assis à coté de moi. Le jeune sympa parlant à un autre jeune. Il était mal tombé avec moi. Je lisais en attendant que la machine en ait fini avec mon linge et je n'aime pas qu'on me parle quand je lis. Il avait fait semblant de s'intéresser à ma lecture, puis l'air de rien, m'avait interrogé. Je pensais qu'il allait essayer de me soutirer de l'argent, mais il avait gesticulé vers son nez en reniflant ...T'aurais pas des trucs intéressants à me vendre (interesting stuff) ...J'avais répondu non, bien entendu. Après avoir essayé, en vain, de me faire dire qu'avec la vie que je menais je devais m'en mettre plein les narines, les veines et tout ce qu'on voudra, il avait sorti sa plaque, comme dans les films: Drug Enforcement Administration. Son copain l'attendait à l'extérieur, armé comme un porte-avion. J'ai eu droit à une fouille en règle du voilier. C'est fou le nombre d'endroits où l'on pourrait dissimuler des trucs intéressants sur un bateau de quinze mètres. Il y ont passé la matinée , sans rien trouver, cela va de soi. Je suis d'une honnêteté écœurante. Pour me venger, en prenant congé, je leur ai donné deux boites de choucroutes garnies. A leur question « What the fuck is that? », j'ai répondu « Interesting stuff ».

Mais revenons à l'Imperial, je suis pire qu'une grenade défensive, j'ai tendance à me disperser. Le plancher de la chambre où m'invita le cadre supérieur yankee offrait certaines ressemblances avec le pont d'un navire sur le point de sombrer: terriblement en pente. J'imaginais les clients, jouissant du tarif horaire et d'autre chose, rouler d'un bout de la pièce à l'autre avec leurs éphémères conquêtes. De toutes façons, l'officier d'immigration qui avait donné la libre pratique à « l'ile de feu » et à son équipage m'avait prévenu: « todo se va al carajo en este pueblo ! ( tout part en couilles dans ce village ». La banane était abondante mais plus personne n'en voulait, l'or tout le monde en voulait mais il était rare, il n'y avait que la marijuana pour réconcilier l'offre et la demande.

Tout en dinant, je songeai que la journée avait été mauvaise. Mes deux équipiers étaient devenus fous. L'un, le vietnamien, avait truffé « l'ile de feu » de paquets de ganja. Il y en avait partout, autant que des micros dans une chambre d'hôtel de la défunte union soviétique. Si, le matin même, je n'avais eu à démonter une cloison du voilier pour une histoire de pompe à eau bouchée, au lieu de diner tranquillement j'aurais été en train de dormir en tôle à cette heure. Enfin dormir, c'est une façon de parler. Difficile de dormir suspendu par les pieds, los cojones branchés au secteur. Pas étonnant qu'il y ait eu autant de coupures de courant dans ce patelin. C'est ce qui était arrivé, deux semaines plus tôt, à un agent de la CIA (c'est ce qu'il prétendait), un brave type un peu lourdaud avec qui j'avais diné en devisant agréablement. On l'avait accusé d'avoir assassiné un policier et c'est vrai qu'on l'avait retrouvé sur la piste d'aviation, évanoui à coté du cadavre « del uniformado », mais ce n'était pas lui, mais un autre policier qui avait tué son collègue pour une histoire de drogue puis avait assommé l'agent de la CIA qui se promenait sur la piste au milieu de la nuit (tous fous je vous dis) et l'avait trainé à coté du cadavre pour faire croire que c'était lui l'assassin, la ficelle était, certes, un peu grosse, mais dans cet endroit on ne faisait pas dans la dentelle. On préférait le crochet aux travaux d'aiguille. Tout ça, ils l'ont su plus-tard, en attendant, comme ils l'avaient sous la main, le gringo, ils l'avaient quand même pas mal torturé, le pauvre type, pour le faire avouer. Enfin bref, je découvre la drogue le matin, j'ordonne au viet de s'en débarrasser, où il veut, comme il veut, mais pas sur mon bateau. Consommation personnelle, à d'autres! Deux heures plus-tard, une vedette des coast-guards américains faisait irruption au mouillage, des Zodiac tournant comme des mouches autour des voiliers, avec des militaires qui gueulaient dans des portes-voix. Apocalypse now... Je ne vais pas m'appesantir, j'ai raconté la fouille en détail dans un autre article. J'ai remis de l'ordre dans le voilier, puis suis allé à terre pour jouir (comme si on pouvait jouir de quoi que ce fût dans cet endroit!) tranquillement de ma soirée et là, à peine mon annexe amarrée, je tombai sur Zapata. C'était comme ça que nous avions surnommé le.... protecteur de Carmelita, la copine du bostonien, mon autre équipier. Zapata ressemblait à Lee van Cleef, mais en beaucoup plus méchant.

Ah, le bostonien! Une fichue idée que j'avais eu de l'embarquer, celui-là. Il trainait au yacht club de Balboa (Panama), après avoir déserté le voilier skippé par un ami de son père. Des bostoniens. Quand un américain dit qu'il vient de « Baston », il a tout dit. Un peu comme un français qui dirait qu'il a grandi à Neuilly....J'en est assez d'être traité comme un gamin et de servir de boniche sur le bateau...qu'il nous a dit le bostonien. C'est vrai qu'il n'était pas très vieux, à peine dix-neuf ans...Et puis, je veux naviguer avec de vrais marins, pas avec des idiots échappés de « Dallas »...ajouta-t-il. Apparemment, un vietnamien grimaçant et un français à l'air coincé correspondaient à l'idée qu'il se faisait de « vrais marins ». Bon, il était instantanément tombé amoureux de « l'ile de feu » et moi j'avais beaucoup de mal à résister aux gens qui aimaient mon voilier....Oh, je sens de bonnes vibrations ici...avait-il dit, en ouvrant grand ses yeux bleus de bostonien. C'était l'époque où les gens s'étaient découverts des vibrations, un karma, enfin des trucs de ce genre. Le vietnamien avait eu une formule lapidaire pour le décrire, le bostonien. Il avait regardé ce grand gaillard blond en train d'engloutir ses frites au restaurant du yacht club et, paraphrasant Brel, avait lâché...Ça sent les corn flakes jusque dans le cœur des frites...En attendant, le bostonien voulait devenir écrivain comme Jack London et tenait un journal dans un carnet dont il noircissait les pages d'une écriture serrée. C'était pour moi une torture permanente. Si j'ai bien un défaut, c'est celui de la curiosité. J'étais certain que ce gars écrivait un tas de trucs horribles sur nous et tout aussi certain que jamais je ne pourrais les lire. Et puis, il peignait. Avec des tubes de couleurs. Je passais ma journée à nettoyer les flaques de couleur qu'il laissait derrière lui. . Les peintres sont des porcs. Il fit de moi un grand portrait où j'avais l'air lugubre d'un cancéreux en phase terminale. Assez ressemblant, ma foi. Oh, à part ça, c'était un gentil garçon. Serviable, d'humeur égale. Simplement, je n'aurais jamais du l'emmener à Golfito, ni lui, ni personne d'ailleurs. Il devait y avoir dans l'air lourd et poisseux une substance qui rendait les gens fous.

La veille, le bostonien avait disparu dans la nature avec Carmelita, une jeune fille rencontrée au bar de l'Imperial le jour de notre arrivée. J'ignorais où ils se planquaient, mais Zapata, lui, sut très bien où me trouver...Il faut bien que quelqu'un paye dans cette affaire...me dit-il avec la bonhommie du gars qui n'a rien personnellement contre vous mais va vous flinguer parce que « los negocios son los negocios ». Et puis il l'aimait comme un père sa Carmelita, lui avait acheté des chaussures, un string léopard et je ne savais encore quoi d'autre, mais il a fallu que je supporte toutes ces âneries en répondant...Oui je comprends, bien entendu, ça va s'arranger... comme si j'avais à faire à un représentant normal du genre humain, parce qu'à ce stade, un laïus sur les droits de la femme et de l'homme puisqu'on y était, aurait eu l'utilité ou la dangerosité d'une couverture chauffante sur un atoll des Tuamotus. J'avais momentanément réussi à le calmer avec quelques dollars et essayais de renouer avec une existence normale en grignotant mon hamburger au milieu du tumulte engendré par une centaine de chercheurs d'or passablement imprégnés, quand Lucy, la femme du patron, fendant la presse, s'approcha de ma table. Lucy avait l'air d'une américaine des années cinquante avec sa coiffure ondulée et ses lunettes en ailes de papillon...Téléphone, captain...hurla-t-elle. Elle me précéda vers le bureau dans son ample robe de mousseline rose. Lucy avait toujours l'air d'être sur le point de se rendre à l'office du dimanche de quelque lieu de culte baptiste dans son Alabama natal. Dans cet univers de brutes avinées, elle luisait tel un fanal au milieu de la nuit noire. En refermant la porte sur le vacarme, elle gesticula vers le combiné posé sur le bureau en acajou...Je crois que c'est le jeune Tom...me dit-elle avec la mine préoccupée d'une mère soucieuse du devenir de ses enfants. Oui, c'était bien Tom. Le bostonien, quoi. Thomas en réalité, mais les américains ont la manie des diminutifs et quand le prénom de l'un des leurs est trop bref pour être diminué, ils l'appellent par ses initiales. Tom était à San Jose, la capitale, à quelques trois cents kilomètres de là. Il ne savait plus quoi faire, rentrer à « Baston » avec Carmelita ou sans Carmelita, revenir la chercher plus-tard, téléphoner à ses parents, ne pas leur téléphoner, se marier le lendemain pour obtenir un visa et mettre ses géniteurs, au nom fleurant bon le Wall Street Journal, devant le fait accompli, j'imaginais leur tête même s'ils votaient démocrate: Carmelita devait avoir quinze ans à tout casser, mesurait un mètre quarante et était plus indienne que Jéronimo. J'essayai d'endiguer ce flot d'idioties...Écoute, accessoirement il y a un problème avec Zapata. J'ai réussi à le convaincre de ne pas me flinguer aujourd'hui, mais demain, je ne sais pas...L'argument sembla l'ébranler. Il y eut un long silence à l'autre bout de la ligne. Je regardai Lucy qui fixait avec une attention suspecte une absurde tête d'élan accrochée au mur et me frappai la tempe avec l'index. Apparemment ce geste ne devait pas avoir la même signification en Alabama et en France, car elle s'écria...Oh my God, le pauvre petit veut se suicider?...Non, il veut épouser Carmelita...C'est encore pire...me répondit-elle avec une voix profonde fleurant bon la guerre de sécession. D'un geste péremptoire, elle s'empara du combiné...Laisse-moi faire, je vais arranger ça!... Elle employa l'expression « I'll fix it ». Les américains adorent fixer les trucs, quand ce n'est pas à coups de Smith and Weysson, c'est généralement à coups de dollars. Ce fut cette option que privilégia Lucy. En gros, il s'agissait de racheter Carmelita à son souteneur, Lucy servant d'intermédiaire, parce que nous, pauvres machins, nous allions surement nous faire rouler. Office religieux du dimanche matin, tu parles! En attendant, les deux crétins acceptaient de revenir à Golfito.

De retour à ma table, je me jetai sur mon hamburger transformé, à ce stade de la soirée, en grosse éponge sanguinolente et fromagère. Avec un ricanement mauvais je songeai...Ah, ah, du trafic d'esclave maintenant, de mieux en mieux. Encore heureux que Carmelita ne soit pas noire!...Pour un type qui ne buvait pas, ne se droguait pas, et surtout, n'avait aucune vie que l'on pût qualifier de sexuelle, ça commençait à faire beaucoup! Je n'eus pas le loisir de nourrir d'avantage mon cynisme de pensées néfastes. Cela commença comme un train qui entre en gare. Une légère vibration du sol. Toutes les conversations cessèrent et reprirent au bout de quelques secondes, toutes en même temps, un cran au-dessus toutefois. Fausse alerte. Je mesurai cependant du regard la distance et le chemin à parcourir pour trouver la sortie. Quand, dans un grondement sourd, la terre se remit à trembler, de manière violente cette fois, je fus debout en une fraction de seconde et m'élançai vers l'extérieur. Non, c'est faux. Je ne m'élançai pas. Je volai littéralement. A mon grand étonnement, je me vis bondir au-dessus des tables et des gens au point que certains témoins me confièrent, par la suite, avoir craint pour ma santé mentale. Mais je ne voulais absolument pas mourir ce jour là. Je fus donc à l'extérieur avant tout le monde, au paroxysme du déchainement tellurique, quand la lumière s'éteignit et que tous, d'un seul élan, se ruèrent vers la sortie, se bousculant, s'empêchant mutuellement d'avancer, se piétinant, jurant, hurlant, priant.

Beaucoup de maisons furent détruites dans le village cette nuit-là, mais pas l'Imperial. Quelques vieilles lézardes se fissurèrent un peu plus, comme autant d'antiques blessures jamais cicatrisées. La déclivité du plancher des chambres à tarification horaire dut, certainement s'accroitre de quelques degrés. Ce fut tout. J'aidai le bostonien à racheter sa Carmelita à Zapata. A peine l'argent empoché, le maquereau et la sardine disparurent, se gaussant, je le suppose, de tous les bostoniens de la terre et il ne fut plus jamais question d'eux. Tom se remit à écrire dans son petit carnet noir et à peindre rageusement des nus féminins aux poses grotesques.

 

23 mai 2010

L'orphéon

 

Je ne sais précisément à quel moment, il fut fait mention de l'Orphéon pour la première fois. Ce dut être au lendemain de la mort de mon père. Un coup de téléphone, sans doute, mais le téléphone n'arrêta pas de sonner ce jour là et les suivants. Toujours est-il que ma mère m'annonça que l' « Orphéon » avait demandé à être présent aux funérailles de mon père. Elle accéda d'autant plus volontiers à cette demande, qu'elle ignorait totalement ce qu'était l' « O rphéon » et le rapport, même lointain, que mon père avait pu entretenir avec une chose portant un nom aussi étrange. Assommé par cette mort survenue peu de jours après mon hâtif retour des Antilles, j'évoluais dans une espèce de brouillard et ne prêtai pas grande attention à cette affaire d'orphéon. De toutes façons, les enterrements sont toujours l'occasion de débordements incongrus, alors ça ou autre chose...Ça doit être une espèce d'orchestre philatélique, le monsieur au téléphone m'a dit qu'il jouerait une marche funèbre et ensuite un morceau, je n'ai pas bien compris, quelque chose comme « venteux saint », ça te dit quelque chose?...Effondré dans un fauteuil du boudoir maternel, je fis un effort surhumain pour lever mes yeux fixés sur mes baskets et mon regard rencontra celui d'un vieillard aux yeux remplis de larmes qui de tout temps avait veillé sur cette pièce. Juste un tableau parmi tant d'autres aux murs de l'austère demeure. Ces Christ flagellés, agonisants, ces femmes en pleurs, ces orphelins en guenilles, ces esclaves enchainés, ces Sabines enlevées et probablement violées, ces châteaux en ruine, ces marines, anodines en apparence, mais sur lesquelles pesait un ciel lourd de menaces annonciatrices de leur destruction prochaine, toutes ces œuvres ont sans doute contribué, depuis ma plus tendre enfance, à forger ce caractère inébranlablement optimiste qui est le mien. L'erreur de mère m'arracha un maigre sourire...Philharmonique, mère, on dit un orchestre philharmonique. De toutes façons un orphéon est une espèce de fanfare et...UNE FANFARE??? Mais c'est atrocement vulgaire! Avec des majors à moitié nus qui lancent des choses en l'air en levant les cuisses, comment peux-tu vouloir imposer un tel spectacle à ton père le jour de son enterrement????...Des majorettes, mère, et ensuite je vous rappelle que c'est vous qui avez accepté leur présence. Ceci dit, une marche funèbre et un saint, fût-il venteux, mais n'est-ce pas plutôt vertueux, s'accommodent difficilement de ce genre de gesticulations. Je pense que les majorettes resteront à la maison...Cela faisait plusieurs heures que j'observais ma mère du fond de mon fauteuil Louis je ne savais plus combien et lui non plus, j'en étais certain, tant il était vieux, je regardais donc ma mère, une jeunette de soixante-dix ans (elle est morte récemment quasi centenaire), s'agiter avec son téléphone, ses faire-parts, ses curés, ses croque-morts, ses menus, ses chapeaux, les tenues pour la messe, celle de ma sœur, du sauvage, la mienne, parce que le bourgeois, il avait une femme lui et qu'il n'y a que les femmes, que dis-je, une mère pour savoir s'occuper de ces choses là!...Au fait que signifie venteux?... me demanda-t-elle après avoir commandé une centaine de douzaines d'huitres bien que nous ne fussions pas dans un mois en r, mais l'huitre était le mollusque funéraire par excellence dans la famille, le seul autre jour de l'année où nous en consommions étant le premier novembre, donc si nous devions tous mourir de quelque chose autant que cela fût en nous gavant de ces chairs molles et fortement iodées. Je cherchai un moment...Exposé au vent, à la brise, windig en somme...Ma mère me lança un regard hésitant entre le rire et le reproche...Der windige Heiliger?...Euh oui, je crois...Mais cela n'a aucun sens!...Un saint qui a des vents?...hasardai-je...Um Gottes Willen! Avec ton père qui repose dans le salon d'été!....Non, après tout, je pense que vous avez mal compris, le type a du dire « vertueux saint », bien qu'à la réflexion cela n'ait pas beaucoup plus de sens. C'est redondant...Redondant?...répéta ma mère, d'un air méfiant...Oui, vous devriez téléphoner à votre gars et lui dire qu'on est déjà complet...

Quand l'oncle Fritz prononça le mot orphéon, il ne se produisit rien, dans un premier temps. Strictement rien. Puis une espèce de commotion secoua l'assistance en même temps que nous parvinrent, dans le lointain, les sons plaintifs produits par des instruments à vent. Je fis comme le reste de l'assistance et me tournai vers l'entrée de l'église. Exilé au premier rang, je ne vis d'abord que quelques silhouettes indistinctes s'avancer dans la pénombre. Quand elles se furent alignées sur deux rangs dans la nef, une ombre solitaire se détacha du groupe pour en prendre le commandement. Elle agita les bras de manière désordonnée et quand ceux-ci s'immobilisèrent un instant en position haute, un vacarme assourdissant se déchaina renvoyé en tous sens par les voutes du vénérable établissement, me faisant craindre un moment pour nos vies. Puis la chenille se mit en route, ondulant au rythme de ce qui ressemblait, même de manière lointaine, à la marche funèbre de Frederich Chopin, le funèbre cédant provisoirement le pas au grotesque. A mesure que l'orphéon s'approchait du chœur, les clameurs venteuses allant crescendo, je pus distinguer leurs auteurs. Ce que j'avais pris dans un premier temps pour une démarche rythmée n'était en fait qu'un chancèlement provoqué par l'âge de ces malheureux dont le plus jeune devait être octogénaire. Quand il se furent arrêtés à la hauteur du cercueil, l'encerclant respectueusement, je me demandai si ces hommes engoncés dans ces uniformes chamarrés trop amples pour leurs corps atrophiés, surmontés de casquettes trop grandes pour leurs crânes rétrécis, je me demandai donc s'ils n'avaient pas échappé, provisoirement, à l'étreinte de la mort pour venir rendre collectivement leur dernier souffle dans le fracas de leurs instruments, chacun lançant une dernière note avant de s'éteindre paisiblement. .Mais ce qui causa en moi un haut le corps dans lequel j'identifiai avec effroi les prémisses d'un fou rire sacrilège, fut l'invraisemblable étalage instrumental, porté, pour certains, à grand peine. Totalement ignorant de la chose musicale (on avait bien essayé d'initier mes ainés aux arcanes du piano, mais les leçons avait cessé brutalement quand la pauvre préceptrice avait décidé de mettre fin à ses jours), je n'imaginais pas la variété des formes dans lesquelles le souffle humain pouvait s'immiscer ni la diversité de sons qui pouvait en résulter. Il y avait là, outre les flutes, les trompettes et tous leurs avatars, un instrument aussi monstrueux par sa taille que par sa sonorité, qui s'enroulait impitoyablement autour du corps d'un être rabougri, me faisant penser à un Tintin sénile aux prises avec un anaconda géant. Tel Roland à Ronceveaux, avec cette différence qu'on l'entendit fort bien, il soufflait avec la rage du désespoir dans un embout manifestement trop grand pour sa bouche édentée tandis que ses joues, grises et pendantes au repos, se gonflaient démesurément sous l'effet de la pression en prenant une teinte violacée. Toutes les mauvaises choses ayant une fin, celle-ci connut la sienne. Il y eut quelques secondes d'un silence oppressant, puis un gigantesque soupir de soulagement exprimé par des centaines de poitrines. Une dame avait du se trouver mal, car elle quitta l'église soutenue par deux hommes, sous l'œil compatissant de l'assistance. Moi-même j'étais en nage, des cataractes de transpiration me dévalaient le dos et à ce stade de tension, la moindre parole malheureuse, le moindre raclement de gorge mal interprété, pouvaient déclencher chez moi un fou rire interminable. J'évitai donc soigneusement de regarder les membres de l'orphéon alors qu'ils se réunissaient à droite du chœur et surtout je m'abstins de jeter un œil au sauvage qui émettait des bruits bizarres. L'oncle Fritz sommeillait la bouche grande ouverte (il était sourd comme un pot) dans son siège pastoral, mais à ce stade les funérailles avaient pris un tour si étrange que personne ne s'en aperçut.

Avant que d'aborder le deuxième morceau, il y eut un long conciliabule du coté de l'Orphéon. Un trompettiste centenaire partit même dans un court solo étonnant de vigueur, pas vraiment de la musique d'église, accueilli par un ...yo, yo, ganz guet Seppi... approbateur du chef d'orchestre.

Cousin Jean nous lança un regard qui signifiait...C'est quoi ce bordel?...Je ne pouvais quand même pas dire..C'est le venteux saint...et me contentai donc de hausser les épaules. Quand une dame éclata d'un rire hystérique entrecoupé de râles gutturaux, je sus que nous ne sortirions pas vivants, socialement parlant, de cette affaire.

Le chef, une grande asperge voutée, martela le sol de son pied droit tout en faisant claquer ses doigts. Quand il s'exclama..Hopla, loooossssss!..., j'émis le son d'un ballon se dégonflant tandis que des litres d'air péniblement retenus jusque là se frayaient un chemin entre mes lèvres, libérant le fou rire le plus long et le plus embarrassant qu'il me fût donné d'avoir. Les premières notes d'un « When the saints go marching in » tonitruant vinrent opportunément noyer ce débordement dans un déferlement de sons apocalyptiques.

 

16 mai 2010

Ite missa est

 

J'ai laissé mon défunt père à la table du petit déjeuner,  prêt à se lever, légèrement inquiété par le contenu de ce « quelque chose » que je m'apprêtais à lui demander. Cette scène semble destinée à se répéter indéfiniment dans ma tête un peu comme se répètent, au rythme des marées, ces scènes de villégiature estivale immortalisées par l'infernale machine imaginée par Bioy Casares dans son roman « L'invention de Morel ».

Si, à aucun moment, dans les minutes qui suivirent, je n'évoquai la possibilité de faire un de tour du monde à la voile, je ne cachai, toutefois, nullement mon intention d'aller au-delà des anglo-normandes. Je prononçai même le mot transatlantique d'une voix blanche, chacune des syllabes de cet interminable mot péniblement arrachée du fond de ma gorge venant mourir sur mes lèvres en un croassement plaintif...Transatlantique?...répéta d'une voix claire et intelligible, mon père....Comme Tabarly?... Je fis oui en secouant rapidement la tête de haut en bas, étant à cet instant précis incapable d'articuler le moindre son, ni de formuler aucune pensée cohérente. Tout mon être était concentré sur le mince trait que formaient les lèvres de mon père...Rien que ça!...continua-t-il avec dans la voix un petit accent ironique qui me fit craindre un moment de m'effondrer, inanimé, au milieu des reliefs du petit déjeuner. Dans un éclair, j'imaginai mon père me relever la tête en l'agrippant par les cheveux et cracher à mon visage barbouillé de marmelade so british....Petit con. Tu vas la faire ta transat, mais en avion. Et tu navigueras pendant ton stage dans les couloirs de la Humpf, Humpf and Humpf corporation à Houston, Texas...Bon je sais, il y a pire, mais j'avais vingt quatre ans, j'étais un fils à papa, et à cet instant précis, après m'être amusé pendant deux ans à l'armée avec mes chars d'assaut (non, je n'ai tué personne, même accidentellement), le pire de mes cauchemars était bien ce stage à la Humpf (nom fictif, on sait jamais).

Mais revenons à la réalité. Mon père tambourina longuement sur le dessus de la table, ce qui chez lui était le signe qu'une sentence allait être énoncée. Un de mes frères, celui que j'appelle le sauvage, a hérité de ce tic si ce n'est que lui se mouche bruyamment avant de prendre la parole ce qui est nettement moins distingué et lui a laissé un gros nez rouge.

Mon attention se reporta tout naturellement des lèvres aux aristocratiques doigts paternels. Quand le mouvement cessa, je sentis mon sang refluer de mon visage vers les pieds....Finalement, je crois que c'est une bonne idée...Rien d'autre. Juste ces quelques mots.

Une existence étrange venait de commencer pour moi.

Quatre années après cet épisode, assis avec le reste de la famille au premier rang de cette église où je n'avais plus remis les pieds depuis mes quinze ans, je ne pus m'empêcher de me substituer à mon père (d'habitude, c'était sa spécialité) reposant à quelques pas de moi dans son cercueil recouvert du drapeau tricolore, pour lui faire un compte rendu télépathique de la composition de l'assistance.

La famille d'abord. Je ne me souviens plus trop.

Si, le chapeau de ma mère, un compromis entre une soucoupe volante et le Taj-Mahal, impressionnant en un mot.

Ma pauvre sœur qui semblait tombée du chapeau de ma mère tant elle avait l'air de venir d'une autre planète, égarée dans son tailleur Channel, armure empruntée aux placards maternels trop grande pour son corps de moineau.

Le sauvage qui n'arrêtait pas de se moucher dans un torchon de cuisine crasseux, comme à son habitude, tout en faisant craquer le banc sur lequel nous étions assis.

Le bourgeois, ah pardon, le bourgeois était parfait. Pas un poil ne dépassait. Chaussures de danseur argentin, costume à la coupe impeccable. Paul Newman dans « L'arnaque ».

Et puis ma belle-sœur que j'aimais bien. La femme du bourgeois. La pauvre.

Un oncle aussi, le frère de ma mère. Avec sa femme, une petite chose rousse d'une stupidité effarante. Mon père ne pouvait pas les souffrir.

Ah oui, j'allais oublier mon neveu. Une dizaine d'années, l'ainé des chimiques, admis donc à ce titre à participer à la cérémonie. Il semblait intéressé.

Les deux derniers membres de la famille, n'étaient ni précisément membres de la famille, ni à nos côtés, mais devant nous, monopolisant toute l'attention de l'auditoire, ce qui n'était pas plus mal.

L'oncle Fritz d'abord, pas très oncle mais passablement fritz. Je ne sus jamais vraiment pourquoi on lui donnait de « l'oncle », mais régulièrement il faisait apparition à la maison avec son béret tiré en arrière et sa soutane. Il était quelque chose à l'évêché, je crois, mais cela aussi resta toujours très vague. Je ne lui ai jamais entendu prononcer une parole censée, ce qui a priori me le rendait sympathique. Boire et manger semblait être son seul credo. Et bu et mangé, il avait en ce jour, à l'occasion de la « petite » collation que ma mère avait organisé pour les proches avant la cérémonie. Au bord de la thrombose, il oscillait dangereusement derrière l'autel, tandis que les derniers participants prenaient place dans l'église.

Cousin Jean, enfin, pas plus cousin que ça. Une toute autre stature, cousin Jean. Père blanc, officiant toute l'année en Corée, il devait bien mesurer deux mètres. Un visage de mystique d'une maigreur effrayante. J'imaginais qu'il n'avait qu'à apparaître dans sa paroisse coréenne pour que les conversions allassent bon train. La mort de mon père l'ayant surpris durant ses congés en Alsace, il avait tenu à célébrer la messe. Lui oui, était intéressant. Il ne s'empêtra pas dans d'interminables condoléances, mais nous salua d'une solide poignée de main , nous les hommes, et embrassa virilement ma mère et ma sœur en les faisant décoller du sol d'un bon mètre. Durant le happening « préfunéraire », à l'inévitable...Il est heureux là où il est maintenant et il nous regarde de là-haut...prononcé d'une voix pâteuse par un oncle Fritz qui tenait à peine debout, cousin Jean opposa un regard glacé et un...Arrêtez donc de dire des conneries, oncle Fritz...sans appel. J'étais donc heureux que ce soit le cousin Jean qui conduise mon père à sa dernière demeure. Parce qu'avec l'oncle Fritz, je ne sais pas où il aurait terminé sa course.

Cousin Jean faisait la navette entre la sacristie et le chœur. Finalement, il s'approcha de moi qui me trouvais au bout de la travée et me glissa avec un sourire énigmatique...Le curé en charge de la paroisse a perdu la clé du tabernacle et les enfants de chœur ne sont pas là. C'est la pagaille! Du bricolage tout ça! Je vais te les remettre au pas, tiens...Je n'en doutais pas une seconde. En trois enjambées, il fut de retour dans la sacristie.

Ma mère avait découvert Dieu sur le tard, depuis que j'avais pris la mer très exactement, un deal en quelque sorte entre elle et le Très Haut. Après quelques hésitations, elle avait choisi, pour les funérailles, la petite église « italienne » (?) située dans un quartier populaire où tous les dimanches elle venait supplier le Seigneur de me garder en vie. La langue italienne dont elle ne comprenait pas un traitre mot lui semblait sans doute moins profane que le français.

Dans un premier temps, le curé, effectivement italien, fut flatté du choix de ma mère, puis affolé à l'idée que des gens viendraient de Paris pour assister à la cérémonie, mais cet affolement laissa bientôt place à une franche hostilité quand il apprit qu'il ne ferait que concélébrer la messe avec deux autres pères, le père Jean, « venu tout exprès de  Chine , entre deux persécutions » (ma mère empruntait parfois de téméraires raccourcis), devant lui voler la vedette. Enfin la chose n'avait pu se faire, les italiens sont susceptibles et il avait fallu se rabattre en catastrophe sur l'église paroissiale dont dépendait le domicile familial. Elle était plus grande et l'ego du curé plus petit.

En attendant, pour faire patienter l'auditoire, l'organiste s'énervait sur son instrument, reprenant toujours le même morceau tout en y ajoutant des variantes de moins en moins catholiques.

L'auditoire, justement. Je me tournai discrètement vers lui. Du monde. Beaucoup de monde. Une mer de visages. Être au premier rang a un avantage, c'est celui de donner l'impression d'être tout seul, un inconvénient, celui d'être dans la ligne de mire de tous ceux qui se trouvent derrière. Dans notre dos, tout près au point qu'on pouvait sentir leur souffle sur nos nuques, les puissants. Il émanait d'eux une énergie diffuse, comme d'un volcan aux flancs parsemés de fumerolles. Derrière, je reconnus quelques amis de la famille et les autres, des centaines d'autres dont j'ignorais l'identité. Sans doute des employés de mon père. Ils n'avaient pas l'air tristes. Tout juste inquiets, se demandant sans doute ce que les puissants allaient faire de l'empire paternel. Parce que nous, et je repassai rapidement en revue les membres de ma famille, nous ne faisions manifestement pas le poids. A cet instant précis, quatre ans après que ma vie ait connu un changement de cap radical, je compris pourquoi mon père avait répondu à ma demande par ces simples mots...Finalement, je crois que c'est une bonne idée...

On l'aura compris, la seule personne à peu près normale de cette famille gisait dans l'allée centrale, enfermée dans un cercueil.

Tout finit par rentrer dans l'ordre et l'office put commencer. Le père Jean laissa très courtoisement la parole au Père Fritz. Celui-ci après avoir rapidement rappelé qui était mon père, s'attarda longuement sur sa table, la meilleure de la région selon lui, sur les vins fins et les mets succulents qui y étaient servis. Il termina son laïus par ces mots qui transformèrent les minutes suivantes en un enfer dont nous ne crûmes jamais pouvoir sortir vivants...Et pour commencer cette cérémonie, je voudrais que nous accueillions ceux qui t'accompagnèrent dans les bons comme dans les mauvais moments et auxquels, cher P***, tu ne fis jamais défaut. Voici donc l'Orphéon!...

 

11 mai 2010

Suicide d'un portable

 

J'interromps, le temps d'un article, mes passionnants souvenirs de jeunesse, pour me propulser dans le présent, inspiré que je suis par le dernier billet de l'excellent Balmeyer sur la téléphonie (les trois personnes qui me lisent le connaissent, donc pas besoin de risquer la folie en essayant de faire un lien, sinon il suffit de cliquer sur son nom, dans la liste là, à gauche, finalement je me demande s'il n'aurait pas été plus rapide de le mettre en lien...).

Je n'aime pas le téléphone. Je parle du vrai, du massif, du fixe. Le village est petit et l'océan immense. Dans un cas comme dans l'autre, il ne sert donc à rien de téléphoner. Trop tôt ou trop tard, je me débarrasserai de cet engin. Pour l'instant, il est là. Au moins il ne me suit pas dans mes déplacements.

Évidemment, pas question de téléphone portable, cette saleté qui s'est immiscée jusque dans les recoins les plus reculés de l'ile la plus reculée. Pouah!

Et puis récemment, j'ai été obligé d'en acheter un. Juste pour une fois. Rien qu'une fois...Vous comprenez, il faut absolument qu'on puisse vous contacter en cas de...En cas de quoi? Tu parles! Mao est mort sans qu'un seul wonton se barre de la soupe d'un seul chinois, Staline a trépassé sans qu'une seule gorgée de vodka déserte la gorge d'un seul russe, alors moi, tu penses si je vais manquer à quelqu'un!

J'ai trouvé un portable chez le chinois, justement, entre la sauce huitre et la choucroute garnie à fort goût de pneu brulé. Après l'avoir payé, je l'ai déballé dans la boutique, installé ce qui semblait être une minuscule batterie, pressé comme m'y enjoignait la notice sur le bouton marqué d'un téléphone rouge, longuement. RIEN. Le chinois me fixait avec amusement. Et un chinois qui vous fixe avec amusement, ce n'est pas drôle du tout. Posté derrière son tiroir caisse, il m'a fait signe de m'approcher. Il m'aime bien le chinois. Avec ce que j'ai laissé dans sa boutique ces vingt dernières années, il peut! Il y a un autre chinois dans le village. Un moderne, avec des lunettes tendance et un quatre-quatre coréen à pare-chocs dorés. Son magasin ressemble à une supérette chinoise de série américaine avec des caméras partout, des corn-flakes et des chupa-chups. Je n'aime pas le chinois moderne.

Chez mon chinois à moi, ça sent les épices et la sueur. Les travées sont encombrées de cartons éventrés, les ventouses débouche-chiottes voisinent avec les assiettes incassables, la mort au rat avec les shampoings. Ça fait longtemps que ce gars a inventé le hard-discount, si ce n'est que chez lui, c'est surtout hard et pas trop discount. On a fini dans sa cuisine, pour échapper à l'attroupement qui commençait à se former, chacun y allant de son avis sur la manière de faire fonctionner un portable qui ne fonctionnait pas. Ça commençait à nuire à son image de marque. Il a aboyé un truc en cantonnais et sa femme est arrivée en trottinant sur ses jambes atrophiées. Pour garder la caisse. Elle est bizarre sa femme. Elle est tellement petite que, derrière le comptoir, on ne voit que le sommet de son crâne. Elle ne sait ni lire, ni écrire et encore moins compter. Elle a les jambes perpétuellement bandées et dit que c'est à cause de ses varices. Mais je suis certain qu'on lui a bandé le jambes toute petite pour l'empêcher de grandir. Si on additionnait l'age du chinois et de sa femme on remonterait sans problèmes à la révolution française.

Dans la cuisine, le chinois a chassé un vieux chat galeux de la table où il prépare les casse-croute au pâté pour les écoliers. Il a déplié le mode d'emploi. C'était une grande feuille, type A4, mais comme il était rédigé en cinquante langues, il ne disait pas grand chose d'autre que « Pour mettre en route, appuyer longuement sur la touche téléphone rouge et composer le code 0000 ». Le chinois a vérifié si la batterie était bien en place, puis il a trouvé un petit machin que j'avais failli jeter avec l'emballage, la carte mémoire, un truc minuscule. Il l'a installée en maugréant...Vous les jeunes n'avez aucune patience....Mais, carte ou pas ça ne fonctionnait toujours pas. D'une prise multiple ressemblant à un derrick où étaient branchés une centaine d'appareils, le chinois a débranché la lampe verte fluorescente éclairant le portrait de Tchang Kai Check et l'a remplacée par le chargeur de batterie connecté au portable. Puis il a appuyé sur la touche rouge. Il y a eu une petite musique et sur l'écran...Kodot adja meg!...Ca veut dire quoi?...j'ai demandé. Le chinois ne savait pas. Il a appuyé sur une autre touche...Kodot adja meg!!!!...encore. Bon, ça commençait à sentir le roussi cette histoire...Ah, mais oui, IL veut le code...qu'il a crié le chinois. Avec application, il a composé les quatre zéro sous le regard courroucé du généralissime plongé dans la pénombre. Il a ensuite fallu valider je ne sais quoi et acheter une recharge qui ne chargeait rien mais se laissait gratter, pour une fois mise à nu livrer un numéro qui a son tour...enfin, ce fut laborieux. Mais ça fonctionnait, je ne dis pas le contraire.

Une fois rentré chez moi, je n'ai pu m'empêcher de composer à plusieurs reprises mon propre numéro à partir du portable. Je mentirais, si je disais que la sonnerie qui résulta de ces divers essais ne me plongea pas dans un état de béate satisfaction. Puis j'employai mon fixe pour appeler mon portable. La chose émit un son agréablement modulé, comme dans la série où monsieur Jack Malone, avec son air de toujours tout savoir, s'apprête à retrouver une personne disparue depuis dix heures et vingt sept minutes et est interrompu par la sonnerie de son portable dernière génération qui permet de lire les empreintes à distance. Bref, on sent que l'on fait partie d'une humanité en mouvement qui bouge. Ah oui, la langue. Changer de langue. Un jeu d'enfant pour trouver le menu. Menu, c'est international. I want the menu, das Menu, Bitte, quisiera el menu. Oui, mais après, le menu il est écrit dans la langue qu'on veut et même si on n'en veut pas de cette langue, elle s'affiche avec insolence dans le menu. Alors, pris de frénésie, secoué d'un rire mauvais, je pressai sur toutes les touches, guettant avec fatalisme les mots absurdes qui surgiraient sur l'écran. Nyilvantartas et hop, pourquoi pas! Uzenet, on va pas se priver, tu vas voir si je vais l'user le net! Szabadsag, ouh que c'est vilain! Échevelé, en sueur, les yeux exorbités, un filet de bave aux lèvres, après plusieurs heures d'efforts inutiles à la recherche de la langue perdue, je jetai l'éponge. Flotch. Après tout, je pouvais téléphoner, on pouvait m'appeler. Que demander d'autre à ce stupide appareil? Juste un dernier essai. Je composai le numéro du portable sur mon fixe. Cela commença par un vacarme de cymbales et un roulement de tambours, tant de force émanant d'un objet aussi petit, puis une voix d'outre-tombe poussa un hurlement rauque venu d'une nuit des temps qui n'aurait plus le temps, d'un fond des âges dont l'âge se perdrait dans la nuit des temps, une voix hallucinante, incompréhensible, qui faisait RAAAAAAAAAAAAAAA, puis d'autres voix, mâles et femelles se mêlèrent à la clameur initiale...RAAAAAAVOULFROTNIETS, KRACHENSCHPROUTZAL...enfin quelque chose de ce genre. Je fermai les yeux et vis une horde d'hommes velus recouverts de peaux de bêtes, coiffés de casques cornus, avancer dans une nuit éclairée par les incendies et massacrer indistinctement hommes, femmes et enfants à coups de haches et de masses hérissées de pointes. Quand, tremblant, j'ai rouvert les yeux, j'ai vu que la chose, tout en continuant à blasphémer horriblement dans sa langue diabolique, s'était mise à vibrer sur mon bureau et que lentement, insensiblement, centimètre par centimètre, elle s'approchait du vide. Fasciné, je regardai le haïssable objet se fracasser sur le carrelage où la main de l'homme n'avait jamais mis que le pied et auquel nul instrument « high tech » n'avait jamais résisté. Pendant la fraction de seconde que dura sa chute, le portable vit-il défiler derrière son écran bleu des bribes de sa courte vie?

08 mai 2010

L'amoureux

 

De ce qui précède, on conclura aisément qu'il n'était pas dans mes intentions d'ennuyer mon père avec de misérables affaires de cœur, que, même en faisant des efforts d'imagination, j'aurais été bien en peine d'exposer. A vingt-quatre ans, j'avais la sensualité d'un limule et le sex-appeal d'un fjord norvégien. Si l'on ajoute à cela que j'avais été initié à un age déjà fort avancé (vingt-deux ans) dans un hôtel sordide par une femme mariée, normale, charmante même le reste du temps, mais jurant comme un charretier et poussant des rugissements épouvantables quand je...ou plutôt quand elle....enfin quand nous, comment dire....pratiquions, ce qui fut la cause de grands désagréments pour moi ainsi que pour le voisinage, si l'on prend donc en compte ce regrettable fait divers, on comprendra que je n'étais, tout au plus, qu'un intermittent du sexe. Quant à la possibilité de tomber amoureux, cela me semblait aussi incongru que de jouer des castagnettes au sommet du mont Fuji.

Un peu plus-tard, j'ai connu un type amoureux. Dans les premiers temps de mon périple. Recommandé par l'ami d'un ami d'un ami pour venir grossir les rangs de l'équipage de « l'Ile de Feu ». Rien à dire. Jovial, costaud, bon marin, fiable. Un peu naïf, peut-être. Cylindrique en somme. Il était amoureux d'une certaine Rose. Ou Marguerite. Je ne sais plus. Enfin un nom de fleur. Rose par ci. Rose par là. A la barre. Dans le carré. Dans son sommeil. Insupportable! Un jour, entre Belle-Ile et Vigo, alors que nous regardions la nuit tomber, assis dans le cockpit, en filant grand largue un bon sept nœuds, poussés par un petit nordet musclé, l'Amoureux nous montra la photo de Rose. Rien de bien spécial. Une jeune fille avec des cheveux. Le Jap auquel me liait une amitié qui remontait à l'époque du petit séminaire, un vietnamien en fait, né au Japon, qui trouvait que la journée était perdue s'il ne disait pas au moins une chose incompréhensible, le Jap, donc, eut ce jugement lapidaire en regardant le médiocre cliché...Si tu veux mon avis, c'est une schlémiel!...Puis il s'était muré dans son célèbre silence de Jap, c'est à dire le silence de celui qui s'est bien foutu de la gueule du monde et veut en jouir en paix. Ça avait fait des histoires. L'Amoureux était venu pleurnicher chez moi...Tu crois vraiment que Rose est comme il a dit l'autre, schléjesaisplusquoi?...Prudent, les instructions nautiques ne mentionnaient aucun phénomène de ce genre et j'avais omis d'emporter un dictionnaire, je répondis...Faut voir....Mais l'Amoureux insista...Mais ça veut dire quoi, pour commencer?...J'étais le capitaine et un capitaine a réponse à tout....Ah, les Schlémiel, vois-tu, forment une tribu...Ah?...Oui, au Vietnam. Là-bas. Sur les hauts plateaux...Je fis un geste vague de la main en direction de l'horizon....Mais, Rose est alsacienne!...se récria le malheureux. J'eus une moue dubitative...N'empêche. Le Jap voulait parler des pratiques sexuelles des femmes de la tribu...Des pratiques sexuelles? Mais Rose n'a aucune pratique sexuelle, même avec moi!...L'Amoureux sembla brusquement rassuré, le noir nuage de la schlémielitude s'éloignait en même temps que s'éteignaient les dernières lumières du jour. Je portai alors l'estocade...Aucune? Eh bien vois-tu, le Jap doit avoir raison, alors...Ah, comment ça?...Très simple. La particularité des pratiques sexuelles des femmes de cette tribu étant justement de n'en avoir aucune...L'Amoureux émit un ricanement désagréable...C'est débile ton histoire! Comment ils font pour se reproduire?...Je humai l'air, compensai un départ au lof en abattant d'un poil et lançai, tout en essayant de contrôler ma voix...Elles élèvent les mâles de la tribu en batterie et les traient tous les jours...Oh, comme des vaches?...Précisément...Mais c'est dégueulasse!...Je ne te le fais pas dire...A la lueur blafarde du compas, je vis son visage se contracter tandis qu'il jetait un regard furtif à la photo de sa future trayeuse. Il fit toutefois une dernière tentative...Et toi tu peux dire tout ça juste en regardant une photo?...Modeste, je répondis...Moi, non, mais le Jap, oui...L'Amoureux poussa une plainte lugubre...Oh, putain!...

Le Jap, assis un peu à l'écart sur le roof, produisit une sorte de miaulement ce qui était sa façon d'éclater de rire. Quant à moi, j'empruntai plutôt son registre à la hyène. L'Amoureux nous contempla alternativement incrédule et vexé, avant de comprendre. Il nous menaça du doigt...Vous êtes vraiment des gros cons tous les deux...puis il s'engouffra dans la cabine. Jusqu'aux Canaries où s'opéra un changement d'équipage, nous n'entendîmes plus parler de Rose.

05 mai 2010

Le grand éclaireur

 

Je revois la scène, comme si elle venait de se produire. Ce matin là, je servis son petit déjeuner à mon père avec un zèle tout particulier. Comme d'habitude, il fit son apparition à sept heures précises, impeccablement sanglé dans son costume trois pièces. Pour un homme de soixante-seize ans, il avait encore vraiment fière allure. Les œufs étaient bien à la coque, les toasts parfaitement grillés, la  marmelade  so british, le café très colombien, le thé suffisamment chinois et la cigarette (il en fumait trois paquets par jour) qui clôturait ce breakfast agréablement américaine.

...Tu ne manges rien?...me demanda-t-il, tandis que je faisais furieusement tournoyer mon lapsang dans la tasse recouverte d'arbres tordus et de chinois grimaçants....A vrai dire, je voulais vous demander quelque chose...Et là, j'eus un grand blanc. Brusquement, je ne sus plus du tout ce que je voulais dire. Et pourtant, quelques minutes auparavant, la plaidoirie que je comptais tenir s'inscrivait avec clarté dans un recoin de mon cerveau. Je me voyais arpenter la salle à manger d'un pas décidé, accompagnant ma supplique de spectaculaires effets de manche. Mais non. Rien. Tout cela me sembla subitement futile, hors de propos, dénué du moindre sens. Mon père déjà reposait sur un coin de la table sa serviette, ce qui était le signe de la fin de ses frugales agapes matinales. Il me jeta toutefois un regard interrogateur, m'encourageant à continuer...Eh bien, qu'est-ce que ce quelque chose qui te fait tant rougir? Une petite fiancée?...Il y avait dans sa voix une telle inquiétude et il prononça le mot fiancée avec un tel dégout que je me hâtai de rétorquer, indigné... Dieu du ciel, non, père!...

Les frasques sentimentales de ma sœur avaient peuplé la demeure familiale d'amants improbables et épuisé la bienveillance paternelle en la matière. A l'époque, l'ultime élu de ma pauvre sœur était un berger vosgien, son cadet d'une dizaine d'années, recouvert de peaux de bêtes et ne se nourrissant exclusivement que de graines malodorantes aux noms barbares. Le fait qu'il occupât au sein d'une secte, les enfants du Klong, le poste de « Grand Éclaireur » ne contribua en rien au rapprochement affectif entre mon père et ce gendre putatif. Invité, au début de leur relation, à partager notre repas dominical, invariablement constitué de sanglier à la broche, le grand éclaireur avait décliné la consommation de ces chairs profanes pour se rabattre sur une casserole fumante de polenta préparée par ses soins. Très calme, mon père se tourna vers sa fille et lui dit...Peux-tu dire à ce crétin d'aller manger ses cochonneries à la cuisine?...Le tension devint palpable au point qu'on aurait pu la toucher de la main, en faire des boulettes et se les jeter à la figure. Le berger leva les yeux, la seule chose qui ressortait de son visage caché derrière une interminable chevelure et une barbe à la Raspoutine. Je craignis un moment une sortie du style...Qu'est-ce qu'il a le papi, il nous fait un malaise?...Mais non, il se contenta de répondre...Bien, monsieur..., puis il se leva et sortit en emportant son écuelle. Un peu décontenancé par la dignité de la sortie du grand éclaireur, mon père bafouilla...Et puis il y a ces poils partout. Ce type n'est qu'une boule de poils, c'est insensé!... Pour donner corps à ses propos il mima la pilosité du mangeur de graines en déployant largement les bras...Vous êtes très injuste, père! H*** a le corps glabre. Il se rase même les parties. Ça évite que...Mais ma sœur fut interrompue dans son panégyrique par la quinte de toux qui secoua mon père après que celui-ci eût rageusement englouti un morceau de l'excellent sanglier dominical en l'avalant de travers. Avec une belle unanimité, heureux de mettre fin à ce malheureux incident, nous nous levâmes ma mère et moi afin de lui taper dans le dos, ce qui, tout le monde le sait, ne sert strictement à rien.

Le lendemain, le berger s'était rasé le crâne et la figure, ce qui fit dire à mon père...Ce garçon ne manque pas d'esprit....

Le grand éclaireur stagna quelques années dans la vie de ma sœur, au point de lui faire deux enfants. Mon père appela ses petits enfants, les naturels, non pas pour faire allusion au fait que le berger et ma sœur n'étaient pas mariés, mais en référence à leur mode de vie où tout se devait d'être naturel: la maison, la nourriture, les vêtements, l'enseignement, jusqu'à la nature qui avait obligation d'être naturelle. Évidemment tout cela coutait une fortune. Dans le même temps, un de mes frères avait eu deux garçons avec son épouse légitime, ce qui faisait que lorsque ma mère lui annonçait que les « petits » allaient venir passer quelques jours à la maison, mon père demandait toujours...Les naturels ou les chimiques?....

Au grand éclaireur succédèrent des prétendants de moins en moins clairs. Tout cela culmina, bien après la mort de mon père, avec celui que je baptisai dès notre première rencontre, de manière prémonitoire, « l'étrangleur de Smolensk », tant ses mains, des battoirs d'un demi mètre de long, me firent impression. Avec ses dreadlocks, cet individu ressemblait à une méduse. Il avait en outre une voix grinçante et le menton en galoche. Je suis peut-être la proie d'idées reçues, mais quand un homme ressemble à ce point à un tueur de série B, on n'en fait pas son amant! Quelques mois plus-tard, ma sœur, ma pauvre sœur, ne dut la vie sauve qu'à l'intervention de voisins. Il leur fallut toutefois se mettre à trois pour desserrer l'étreinte des doigts de l'étrangleur enroulés comme des tentacules autour de la gorge de sa victime. Bien entendu cette dernière, une gentille personne, ne porta pas plainte, se contentant de le condamner à l'exile, ce dont l'étrangleur ne lui sut aucunement gré, puisque, s'il partit bien, ce ne fut pas sans faire main (et quelle main!) basse sur tous les objets de valeur de la maison, ne laissant à la malheureuse que le métier à tisser dont elle n'avait jamais réussi à tirer autre chose que des pièces de tissu ressemblant de manière saisissante à des serpillères. Ma sœur conserva de ce malheureux épisode une voix rauque et une forte aversion pour les hommes aux grandes mains.

 

02 mai 2010

Une famille

 

Mon père était un pince-sans-rire. Quand il nous emmenait en voyage, dont le but principal semblait être la fréquentation de palaces d'un autre age sur lesquels le temps avait laissé les stigmates annonciateurs de leur fin prochaine, il avait coutume, vers huit heures du soir, peu avant le diner, de s'installer dans un confortable fauteuil de la réception où, après s'être fait servir une eau de seltz à la surface de laquelle surnageait une rondelle de citron, il s'abandonnait sans retenue à sa passion: la contemplation de la faune interlope prenant d'assaut le bar, pour vivre, l'espace d'une limonade ou d'une bière, l'illusion d'appartenir à ce monde que l'on dit beau, mais ça c'est une autre histoire. Quand j'eus l'age de raison, mon père prit l'habitude de m'inviter à cette contemplation apéritive. A intervalles réguliers il se penchait vers moi et sur le mode de la confidence me disait...Tu vois, ce monsieur, ou cette dame...Puis il inventait, imaginait, brodait et l'espace d'un instant je me trouvais admis dans l'intimité de ce monsieur ou de cette dame, ombre fugitives et inconnues que je ne devais jamais oublier. Certaines histoires étaient drôles, d'autres tristes et mon père s'exprimait avec une telle conviction que, dans ma naïveté enfantine, je ne pouvais m'empêcher de lui demander...Mais père, vous connaissez donc la terre entière?....Il s'arrêtait alors de parler et me dédiait un sourire énigmatique qui signifiait...Qui sait?...

J'avais bien deux frères et ma pauvre sœur (ma mère ne parlait jamais d'elle qu'en ces termes, votre pauvre sœur), mais ils naquirent dans l'euphorie de la libération, tandis qu'il me fallut attendre la débâcle de Dien-Bien-Phu pour voir le jour. Cette grande différence d'age avec le reste de la fratrie qui se débattait déjà dans les affres de l'adolescence alors que je faisais à peine mes premières dents, ce fossé chronologique, donc, fit que je me sentis toujours un peu fils unique avec les privilèges rattachés tout naturellement à cette fonction. Ainsi, quand nous voyagions en avion, j'occupais le siège voisin de celui de mon père en première classe, alors que les trois autres andouilles se serraient en classe touriste. Pendant l'atterrissage ou le décollage, tandis que l'équipage laissait ouvert le rideau de séparation, je me tournai vers eux et leur adressais un hochement de tête, un sourire narquois, enfin la marque de mon profond mépris. Le sauvage m'adressait alors un bon sourire, le bourgeois faisait le geste de me trancher la gorge et ma sœur, ma pauvre sœur, et bien rien, j'étais à la fois le cadet de ses frères et celui de ses soucis. Toujours un peu dans la lune, ma pauvre sœur. Un jour, à un ami de mon père peu versé dans l'art de l'humour, qui lui demandait comment se portait son époux, elle répondit avec désinvolture, les yeux dans le vague...Lequel?..

J'ai toujours eu l'impression qu'il me fallait me faire pardonner ma naissance tardive et les avantages que j'en avais retiré. Je fus donc un fils exemplaire. La modestie que m'inculquèrent les bons pères durant mes huit interminables années de petit séminaire, m'interdit d'entrer dans les détails de cette exemplarité. Mais je fus vraiment très, très exemplaire. Jusqu'à ce jour de printemps 1978. Je m'étais longuement entrainé devant un miroir, j'avais affuté mes arguments, envisagé toutes les objections. J'étais prêt. L'occasion me fut fournie par une de ces courtes visites que venait me faire mon père à intervalles réguliers à la maison du lac, que, de retour de mon service militaire, exemplaire, cela va de soi, j'avais réinvestie avec délice. Pas pour longtemps. La petite chose timorée et introvertie qui s'était présentée aux portes du RIMA deux ans auparavant à Offenburg, était devenue une espèce de baroudeur assoiffé de grands espaces. J'avais gagné en muscle et en assurance.

Le rituel était immuable. Vers le soir, j'allais chercher mon père à l'aéroport, puis nous dinions, entre hommes, selon son expression, dans un palace du coin, avant de regagner la maison du lac. Si nous rencontrions quelqu'une de ses relations d'affaires, et il y en avait toujours dans ce genre d'endroit, il lui disait, après l'avoir saluée...Je vous présente mon fils (pas, un de mes fils, mais MON fils), il vient de terminer son armée avec le grade de lieutenant...Le larve que j'étais auparavant aurait précisé...Non, père, sous-lieutenant et de réserve qui plus est....Mais l'homme nouveau se contentait de saluer, la nuque raide, en claquant des talons. La relation faisait alors......Aaaaaaaaaah, bien.....ou ….Ooooooh, je vois...., puis me tendait sa carte...Venez donc me voir un de ces jours....De toutes façons, nuque raide ou pas, je n'avais pas l'intention d'aller voir qui que ce soit. J'avais eu, durant mes stages universitaires, un avant goût de l'ennuyeuse vie en entreprise et de ses petites querelles intestines misérables. Non. Le souffle puissant des alizés sifflait dans ma tête. Ne me manquait qu'une chose: la bénédiction paternelle...

21 novembre 2009

L'avion

Un jour, mon père mourut.

La nouvelle de sa maladie me surprit à Aruba en avril 1982. Cette possession hollandaise située à une vingtaine de milles des cotes vénézuéliennes était un endroit épouvantable. Sans véritable relief, aride comme une page de Teilhard de Chardin, elle n'abritait que des cactus et une gigantesque raffinerie de pétrole dont les fumerolles continuaient à empuantir l'alizé bien après que l'ile eût disparu à l'horizon. Au large, une armada de pétroliers attendaient de pouvoir décharger le brut arraché aux entrailles du lac Maracaïbo. Mais le mouillage était excellent et il me fallait caréner « L'ile de feu ».

 

Oranjestad, la capitale, n'offrait d'autre particularité que celle d'être un port franc, particularité dont l'effet principal était un ballet de vedettes rapides, les cigarettes, qui se croisaient jour et nuit, le temps de charger leur bimbeloterie « duty free » à destination du Venezuela et de la Colombie. C'était assez distrayant. Lorsque s'interrompait la valse des trafiquants, nous pouvions reporter notre attention vers la piste d'aviation au bout de laquelle nous étions mouillés. Un 747 au décollage ne laisse pas indifférent, surtout lorsqu'on se trouve derrière les tuyères. En effet, l'autre industrie en pleine expansion était le tourisme. Un climat ensoleillé toute l'année (un jour de pluie au cours de l'année précédente), ainsi que des plages de sable blanc avaient suffi à convaincre quelques promoteurs qu'il se trouverait dans le vaste monde des gens assez stupides pour sacrifier les économies d'une vie afin de contempler depuis leurs transats en plastique une kyrielle de pétroliers rouillés tout en respirant les vapeurs méphitiques d'une raffinerie encore pour un temps à l'abri de la terreur verte, tandis qu'un soleil cancérigène les carboniserait lentement. Et ils avaient gagné.

 ...Ton père n'est pas bien du tout. Il faudrait que tu viennes...Tels avaient été les propos maternellement alarmistes qui me parvinrent de l'autre bout du monde, à l'intérieur de cette cabine téléphonique surchauffée où, comme partout ailleurs sous ces tristes tropiques, je prenais douloureusement conscience que nous n'étions pas grand chose d'autre qu'une invraisemblable quantité d'eau. Comme on y suait en toutes les langues, à l'intérieur de ces cabines à la sonorisation aussi défectueuse que la ventilation, on finissait par ne plus se comprendre soi-même.

 Le lendemain, j'étais dans le vol de la KLM pour Amsterdam. Durant l'interminable trajet (une nuit d'insomnie, j'ai calculé, en ajoutant heure après heure, que j'avais passé trois mois entiers de ma vie dans les transports aériens), je me concentrai sur la figure paternelle. Disons le tout net, mon père ne symbolisait nullement, pour moi, l'amour, l'affection, la tendresse ou toute autre billevesée de la sorte. Non, c'était quelque chose à mi-chemin entre le mont Fuji et le phare de Penmarch. Une force monolithique éclairant la nuit de tous temps et pour l'éternité.

 La maladie l'avait surpris dans sa quatre-vingtième année, à son poste, alors qu'il présidait un conseil d'administration. Si on lui parlait de retraite, il repoussait l'idée d'un mouvement désinvolte de la main et, avec une moue dégouttée, répondait....La retraite? Quand je serai vieux... Alors que la douleur insoutenable lui arrachait des gémissements, que ses conseillers bien inutiles couraient affolés en tous sens, mon père parvint à murmurer....Pas l'hôpital public! A la clinique saint D***.... Je doute que mon père ait été croyant, mais, à la différence de bon nombre de croyants qui la vouent aux gémonies, il avait pour l'institution religieuse, peu sensible au passage du temps et des modes, un respect profond. J'en avais d'ailleurs fait les frais avec mes huit années de petit séminaire.

Quelque part au milieu de l'Atlantique, tandis que, dans la nuit zébrée d'éclairs de chaleur, je regardais un film (encore projeté sur grand écran à l'époque) sans le voir vraiment, je songeai qu'en certaines occasions, le monolithe s'était fissuré. Durant les vacances d'été, à la maison du lac, mon père adoptait une attitude plus relâchée, c'est à dire qu'il remplaçait ses austères costumes noirs par des costumes blancs (je ne l'ai jamais vu sans cravate) et se coiffait d'un ample panama. Les repas de midi, pris autour d'une longue table à l'ombre d'un érable du Japon, faisaient l'objet d'un décorum particulier: les dames en robe d'une élégante légèreté, les messieurs en blazer, les enfants...eh bien il n'y avait pas d'enfants. Juste moi. Et encore ne remplissais-je ce rôle qu'avec circonspection. Si une dame me disais...Oh, mais qu'il est mignon...je la toisais de ce regard glacial hérité de mon père. On me trouvait rarement mignon deux fois de suite. C'était donc l'idée que mon père se faisait d'un déjeuner campagnard pris en toute décontraction. Lorsque la famille était au complet, entourée des habituels courtisans, des valets, chauffeurs et femmes de chambre, on aurait pu se croire dans une nouvelle de Tchekov. Ou à Savannah, peu avant le début de la guerre de sécession. Pendant ce temps là, à l'ile de Wight ou ailleurs, les foules en délire batifolaient dans le plus simple appareil au son de musiques étranges. Un été, je devais avoir six ou sept ans, mon père m'offrit un avion. Pas un vrai, mais un modèle réduit. Enfin, pas si réduit que cela, puisqu'il devait bien avoir deux mètres d'envergure. En outre, il était équipé d'un petit moteur fonctionnant au moyen d'un mélange hautement explosif. Inutile de dire que je ne touchai jamais cet avion que du bout des yeux. Mais cela devint un rituel. A quatre heures de l'après-midi, mon père venait interrompre mes exploits nautiques, en général la traversée de notre petit port sur un vieux matelas pneumatique....Et si nous allions faire voler ton avion.... La table de ping-pong servait de terrain d'aviation. Mon père y déposait religieusement l'avion, puis, à mon grand étonnement, il tombait la veste et retroussait ses manches...A nous deux, monsieur l'aéroplane...Il introduisait dans le minuscule réservoir, à l'aide d'une burette présentée sur un plateau par le majordome, quelques gouttes du terrible mélange. Puis il faisait tourner l'hélice avec des mouvements précis de l'index. Le vieil Émile (l'homme à tout faire sans lequel rien ne semblait pouvoir se faire dans cette maison) était chargé de maintenir le fuselage de l'avion afin qu'en cas de démarrage intempestif, celui-ci n'allât point se perdre dans les profondeurs du lac. En général, la tentative se limitait à quelques pétarades suivies de vagues mouvements de l'hélice...Il a parlé!...s'écriait alors le vieil Émile, avec, au fond des yeux, une lueur d'émerveillement enfantin. L'avion était alors rangé jusqu'au jour suivant.

Un jour, la chose démarra pour de bon en faisant un vacarme épouvantable. Le vieil Émile fut entrainé sur la table de ping-pong à la suite du terrible engin et se serait sans doute envolé avec lui si ma mère ne l'avait attrapé par les pieds....Tenez-bon, ma chère...hurla mon père, tandis qu'il s'efforçait de démêler un écheveau de fils destinés à actionner les commandes de l'avion. Quand il pensa y être parvenu, il ordonna...Lâchez-tout...Quelques fractions de seconde plus-tard, il dévalait la pelouse en faisant tournoyer autour de sa tête l'énorme frelon. Puis, je le vis se mettre à tourner sur lui-même, de plus en plus rapidement, tel un lanceur de marteau soviétique, laissant alternativement piquer et grimper l'avion au bout de ses fils. De temps en temps, la force ascensionnelle de l'engin le faisait quitter le sol, comme si, un court instant, toute gravité se trouvait abolie. Sur son visage d'habitude imperturbable, il y avait cette expression de joie juvénile que je ne lui avais encore jamais vue. Resté prudemment en retrait, je regardais, la bouche grande ouverte, mon père se démener tout en songeant...Ben ça alors!...

Après cet exploit, l'avion fut suspendu au moyen de fils de pêche au plafond du salon et n'en bougea jamais plus. Il était encore là, quarante ans plus-tard, lorsque nous vendîmes la maison du lac.

13 octobre 2009

Fenêtre sur cour

 



A la demande expresse de Dorham ( description de la fameuse première fois) et parce que ce texte a déjà trouvé sa place sur mon blog, il y a quelques années, je le publie à nouveau. Bien entendu, il suivait un billet et en précédait un autre, mais je crois qu'il est compréhensible, même sorti du contexte qui était le sien. En le relisant, j'ai été étonné d'avoir pu sombrer dans un tel sentimentalisme, mais enfin, ce qui est fait est fait....



Jacinthe et moi…Notre relation avait pris un tour inattendu au début du mois de juillet, après les examens, passés avec succès. Les tout nouveaux licenciés que nous étions décidèrent de fêter leur réussite en descendant quelques jours sur la Côte, comme on disait à l’époque. A Antibes pour commencer. Sans  rien avoir  réservé, évidemment.

Le voyage ? Un songe d’une journée d’été. Grisés par la vitesse. Ivres de soleil et de vent. Pas désagréable d’avoir vingt ans (je parle pour moi, Jacinthe devait aborder les rivages de la trentaine, bien que ce sujet n'eût jamais été abordé entre nous) durant l’été 1976, l’année de la grande sècheresse ! Pas encore tragique d’être vieux. Je n’ai pas le souvenir que, cet été là, superlativement caniculaire, les vieux tombassent comme des mouches. Pour cette unique raison sans doute. Ils n’étaient pas encore cela : des mouches que l’on chasse d’un mouvement énervé de la main.

Lorsque j’arrêtai la TR3 devant l’Eden Roc, après avoir traversé le splendide parc aux arrangements floraux subtiles, je ne doutais de rien. A l’époque, les hôtels de luxe étaient encore accessibles à une clientèle simplement aisée. Je compris rapidement que le personnage au port altier,  trônant à la réception sanglé dans un complet blanc impeccable, était le directeur en personne… Une chambre ? Sans réservation ? En plein mois de juillet ? Mais vous n’y pensez pas mes enfants !...Bah, si, on y pense très sérieusement !...Voyons, jeune homme, savez-vous où vous êtes ?... Dans un hôtel, il me semble…Le directeur éclata d’un rire fluté…UN HOTEL !!!!! Mon Dieu qu’il est drôle !...J’appris ainsi qu’il existait des hôtels, pardon, des palaces,  où il fallait réserver une dizaine d’années à l’avance. Bon prince, le directeur prit son téléphone et appela divers hôtels de la région. Il raccrocha d’un air désolé… Je suis navré mes enfants, mais tout est plein.  A Nice vous aurez plus de chance. Essayez les petits hôtels du centre ville…Il prononça « petits hôtels » de la manière dégouttée dont il aurait dit fisc ou communiste. Mais il avait raison l’ancien. Vers onze heures du soir, après avoir descendu inexorablement les échelons de la hiérarchie hôtelière niçoise, nous avions fini par atterrir, épuisés,  dans un petit hôtel délabré de la vieille ville. Le réceptionniste, en maillot de corps,  gratta  un long moment sa tête dégarnie après que je lui eusse demandé une chambre double pour la nuit. Apparemment, il ne lui était jamais venu à l’esprit que des êtres humains doués de raison pussent désirer passer toute une nuit dans son établissement…Il s’occupa d’abord de deux autres clients, un jeune à gueule de gouape et un vieux à l’aspect de banquier failli. Puis il revint à nous en maugréant....Ah oui, la chambre double pour la nuit. Toute la nuit, vous êtes sûrs?... Une fois dans l’escalier au tapis usé jusqu’à la trame, nous laissâmes libre court à notre hilarité, tandis que le frôlement de nos sacs contre le mur d’un vert bilieux provoquait la chute de petites écailles de peinture.

Le mobilier de la  chambre, si l’on tenait absolument à appeler chambre ce réduit poussiéreux, consistait en un lit pouvant contenir deux personnes anorexiques et un lavabo où les ablutions furtives d’une clientèle toujours pressée, avaient laissé des traînées rougeâtres. Nous laissâmes tomber nos sacs et restâmes plantés au centre de la pièce, centre qui se confondait plus ou moins avec les côtés et le lit. La narine palpitante et l’oreille aux aguets. Une odeur, comment dire…fossilisée, composite, faite de la superposition de centaines, de milliers d’orgasmes stratifiés. Un silence étrange. Fait de mille bruits étouffés. Voix, gémissements, grincements, écoulements divers. Une touffeur moite. J’essayai d’ouvrir la fenêtre aux carreaux opaques. Coincée ! Je me jetai alors sur le lit où je rebondis dans un grand vacarme de ressorts rouillés. Je gigotai en tous sens en gueulant…Oh, oui prends moi !...Tandis que je faisais l’imbécile, Jaja se déshabillait en prenant grand soin d’éviter tout contact entre le parquet recouvert d’un linoléum gondolé  et ses vêtements qu’elle pliait consciencieusement avant de les ranger dans son sac. Dans un premier temps, je ne perçus rien d’étrange. Il était tard, nous étions fatigués et je ne voyais vraiment rien d’autre à faire que de se coucher et essayer de dormir. Je l’imitai donc en laissant négligemment tomber mon pantalon et ma chemise sur le sol, ne gardant que mon slip. Si nous avions fréquemment partagé la même chambre lors de voyages précédents, avec la bénédiction de David qui ne voyait en moi qu’une espèce d’eunuque inoffensif, le partage du même lit était une nouveauté. Quand Jaja fut en sous- vêtements, une sorte de soutien-gorge brodé et une culotte à volants, je supposai qu'elle allait revêtir un des ces invraisemblables pyjamas multicolores qui lui donnaient des airs d’Arlequin. Mais, non. Elle prit dans son beauty case une brosse et se lissa longuement la chevelure. En me regardant. Une lueur étrange dans les yeux. A la fois moqueuse et lubrique. Pour couronner le tout, je commençais à transpirer. Maudite fenêtre. Ça dégoulinait de partout. Un peu mal à l’aise, je fis…Quoi ? Qu’est-ce que j’ai ? Pourquoi tu me regardes comme ça ? C’est pas la première fois que tu me vois en slip !...Elle interrompit le va et vient de la brosse, la rangea,  réfléchit un moment…Non, mais c’est la première fois que je vais te voir SANS ton maudit slip !... Ouh la, les choses prenaient vilaine tournure. La chaleur, oui ça devait être la chaleur. D’un bond je me levai et secouai la fenêtre qui finit par s’ouvrir en entraînant avec elle une partie du plafond. Une bouffée d’air brûlant envahit la pièce et avec elle, des remugles marécageux en provenance de la cour intérieure que je devinais jonchée de détritus. Je refermai vivement. Quand je me retournai, Jaja avait abandonné son soutien-gorge. Je me réfugiai sur le lit. Désespéré. Un poil excité, quand même. Quand elle bondit, se juchant sur moi, les fesses sur mon bas ventre, je me couvris la tête avec l'unique coussin. Elle me l’arracha, de haute lutte, s’empara de mes mains et me les colla sur ses seins. De beaux seins. Je dus en convenir. Ne sachant que faire, je les malaxai maladroitement, en faisant, pouêt, pouêt… Non, mais quel mufle ! Je ne te plais pas ? C’est ça, hein ?...Mais si, tu es très belle, mais…Mais quoi ?…Je me redressai pour esquiver une tentative de bisou baveux…Mais, mais, mais, je ne sais pas moi…Elle se serra contre moi. Le frottement de nos deux corps trempés de sueur produisit le son d’un pied écrasant une bouse de vache fraîche au petit matin, dans le bocage normand. Je tentai de trouver dans les tréfonds de mon cerveau, un argument. L’argument qui tue. Tant qu’elle ne retirait pas sa petite culotte, rien n’était perdu ! Mais il y avait urgence. Déjà, ses mains s’égaraient en dessous de la ceinture tandis que sa langue me parcourait le torse. Malgré moi, à ma grande horreur, à mon corps défendant, je commençai à me contorsionner en tous sens. Mon slip, arraché d’une main experte, d’un coup sec, atterrit dans le lavabo où il s’affala, inerte, tel un papillon de nuit agonisant. Désormais entre mon machin et son truc, il n’y avait plus que l’épaisseur d’une petite culotte rose. Ou  rouge. Je ne sais plus. Tandis que Jaja prenait les choses en main, je tentai une ultime manœuvre… Mais voyons, malheureuse! Ton mari ! Ton fils !... Elle s’interrompit un instant pour hurler… Je n’ai plus de mari et mon fils n’a plus de père !... Je me dégageai en me recroquevillant à la tête du lit...Je ferais un mauvais mari et un père exécrable !... Avec une force insoupçonnée, elle me tira par les pieds et me remit en position horizontale…Contente-toi d’être un amant acceptable ! Et maintenant ferme-la ou je te mets ça au fond de la gorge…En se tortillant avec élégance, elle enleva sa petite culotte et me la jeta à la figure. J’étais fichu !