05 novembre 2007
Entre deux missions...
Entre deux missions en terres lointaines, je retrouvai ma chère maison, ce havre de paix niché au fond d'une vallée où l'abondante végétation me met à l'abri du regard inquisiteur de mes voisins. Pouvoir à nouveau déambuler à mon aise sans avoir à sourire à un inconnu, ni échanger quelque politesse dont je ne pensais pas le premier mot. Le matin, surtout, quand, réveillé à une heure grotesquement matinale, je me heurtai à la porte close de la salle de bain à la pension « Eden troc » et qu'il me fallait subir les éternels...Bonjour, bien dormi? On dirait qu'on va avoir une belle journée. La mer a l'air si calme, ça va être un plaisir de se baigner. Ah oui, j'allais oublier, il n'y a malheureusement plus d'eau chaude... J'aurais voulu pouvoir dire...Non, j'ai passé une nuit épouvantable à écouter vos ronflements glaireux. La journée va être dégueulasse, d'ailleurs il n'y a plus d'eau chaude, c'est déjà mal parti. Quant à la mer, laissez-moi rire, avec ce vent merdique, elle va être pourrie de méduses, il vous faudra plusieurs bouches pour hurler toute votre douleur... Mais les convenances, la convivialité, le fait que le pauvre type (ou la pauvre femme, les femmes ont le don de se lancer dans des entreprises calamiteuses avec le sourire) que j'avais en face de moi ait eu, probablement, à hypothéquer jusqu'à son slip pour se payer son voyage aux antipodes, toutes ces choses m'inclinaient à jouer le jeu de l'éternel imbécile heureux. Chez moi, j'étais comme un militaire en permission, guettant avec angoisse la course de la trotteuse sur le cadran de mon horloge de quart (seul vestige arraché aux griffes de l'océan, lorsque mon cher voilier, l'« Ile de feu » y fila sa chaîne par le bout, ces îles sont des tombes ) chaque seconde arrachée à l'éternité me rapprochant inexorablement du moment où il me faudrait repartir en mission, le désagrément ne résidant ni dans la mission, ni dans le déplacement, mais dans la nécessité de loger dans une de ces maudites pensions.
Je passai le mois de septembre sur la même île que les mois précédents, mais non plus au chef lieu où l'on pouvait conserver l'illusion d'être encore en vie, mais dans un village de quelques dizaines d'âmes, âmes errantes où les paysages d'une beauté bouleversante venaient se diluer, noyant cette vallée dans les miasmes méphitiques engendrés par les rivalités les plus sordides déchirant impitoyablement jusqu'aux familles les plus unies. Dieu nous préserve des histoires de terre, dans ce monde et dans l'autre!
Mon amphitryon, le propriétaire de la pension « Hansi », une bâtisse en ciment, insolemment fichée sur un promontoire dominant le village fantôme, me confia, alors que je m'étonnais qu'il utilisât sa voiture pour franchir les cent mètres le séparant de l'unique échoppe du village, qu'il évitait de marcher dans les ruelles du lieu qui l'avait vu naître, de peur d'avoir à subir les lazzis et les quolibets de ses voisins. Une vieille histoire de terre...
J'étouffai littéralement à la pension « Hansi ». D'abord j'avais l'impression de vivre dans un blockhaus, ensuite ma chambre était orientée à l'ouest, emmagasinant toute la chaleur de l'après-midi pour ne la restituer, avec beaucoup de parcimonie,que vers la fin de la nuit.Il y avait aussi ces interminables soirées passées à partager les silences de mon hôte et de sa femme. Pourtant tout avait bien commencé. Claude (ce n'est pas son nom, mais le surnom dont je l'ai affublé, para mis adentros, on comprendra un peu plus loin pourquoi) avait achevé de me faire visiter ce qui allait devenir ma prison pour les semaines à venir, lorsque, brusquement, il s'arrêta devant un casse-tête en pierre, solidement fixé au mur...Tu vois ce casse-tête? C'est moi qui l'ai sculpté...Moi...Remarquable (c'était sincère)!...Lui...Un jour, un touriste a voulu me l'acheter. Sais-tu quelle somme il m'a offerte?...Moi...Non pas la moindre idée ( surtout, strictement rien à en foutre)...Trois cents millions de francs pacifique (un peu plus de deux millions cinq cents mille euros)...Moi...Fichtre! (je songeai que j'étais tombé sur un mythomane et mon moral remonta en flèche)...Lui...Tu penses bien que je n'ai pas vendu!...Moi...Non, bien entendu...La discussion pris ensuite un tour totalement absurde...D'ailleurs, j'ai un Claude Monet, dans ma chambre. Un authentique Monet, pas une vulgaire copie...Moi...Oh, quelle chance! J'en cherchais un justement. Je peux le voir?...Non, ce ne sera pas possible! Il faudrait que ton mana augmente un peu de volume avant que je te laisse le voir...Moi...Mon mana? Bien entendu, où avais-je la tête! Il m'avait bien semblé qu'il donnait des signes de faiblesse, ces derniers temps (Un dingue! j'étais logé chez un dingue! J'étais fou de joie.).Pourrais-je au moins connaître le sujet du tableau? Venise, certainement?...Lui...Non! C'est un clown! Je l'ai trouvé aux puces, à Paris. Je suis passé devant et, brusquement, j'ai senti qu'on me tapait sur l'épaule.Je me retournai et c'était le clown du tableau. Alors tu penses, je l'ai acheté!...Moi...Un clown? Tu es sûr que ce n'est pas un Picasso?(Fou à lier, le gars! Ma joie ne connut plus de limite! Je me serais bien mis à danser un tamouré endiablé après m'être entièrement dénudé)...Non, je n'ai pas encore (comme j'aimais cet « encore »!) de Picasso, mais j'attends un Buffet sur le prochain T*** (une vieille hourque, pissant la rouille par tous ses orifices, à laquelle je n'aurais pas hésité à confier ma belle mère, si j'en avais une)...Un buffet? Le meuble?...Non, le peintre!...me répondit-il, la bouche en cul de poule.
24 octobre 2007
Le chef
Je me rends bien compte de ce que cette évocation de mes séjours à U*** peut avoir d'ennuyeux. J'aimerais beaucoup parler de ce que j'étais venu y faire, mais un devoir de réserve ne me permet pas d'en dire plus à ce sujet. Après tout, ce travail est tout ce qui me sépare de l'indigence la plus absolue. Une occasion inespérée que m'a offerte une dame qui n'était pas même une amie, mais juste une bonne personne. On comprendra que je ne veuille pas trahir sa confiance. Donc, une fois encore, le lecteur devra subir d'insignifiantes anecdotes que je m'efforce toutefois de consigner parce qu'elles parlent de la vie dans les îles, d'une autre vie, qui me fit me sentir étranger à moi-même qui, jusque là , menais grand train et ne devais rendre de compte à personne. Peut-être raconterai-je un jour comment je perdis quasiment tout ce que je possédais, là -bas, dans le grand Sud chilien, victime de mon enthousiasme pour un endroit que je considère, encore à ce jour, comme un Éden que je ne sus conserver, non pas à cause d'une pomme, mais pour avoir été trop bonne poire. Enfin, si, comme je l'espère, j'arrive à remonter la pente, je saurai, à l'avenir, me muer en châtaigne.
Le chef-lieu de U*** est un village agréable, aux allées bordées de manguiers déversant leur frondaison sur de jolies petites maisons blanches aux confortables terrasses, où la seule distraction de la journée, était, pour moi, le repas de midi pris dans l'unique restaurant de la place. Le reste de la journée, le restaurant reprenait sa fonction première: un magasin où il n'y avait pas grand chose à acheter. Dans une pièce du fond, toujours envahie d'une fumée épaisse et d'une écoeurante odeur de graillon, le chef s'activait derrière ses fourneaux. On murmurait qu'il s'agissait de l'ancien maître d'hôtel d'un grand restaurant parisien. Peut-être. Il ne restait pas grand chose de son autre vie. Je le vis toujours revêtu du même maillot de corps crasseux et du même short informe où ses mains avaient fini par laisser des traînées graisseuses et luisantes. Une fois, peut-être... Il rabroua la serveuse (l'ex-femme du patron, devenue sa maîtresse depuis qu'il s'était remarié avec sa soeur, mais les histoires de fesses sont souvent difficiles à comprendre dans les îles) qui venait d'annoncer d'une voix tonitruante...Ahi, faut que j'aille chier, j'ai chopé cette saloperie de gastro...Le chef se redressa comme s'il venait d'être piqué par un cent-pieds sur la partie la plus sensible de son anatomie...Voyons Tiare, un peu de tenue. Dans les bonnes maisons on dit, je vais me laver les mains...Les bonnes maisons? Que c'était loin tout cela! On avait installé quelques tables autour des fourneaux, dans cette pièce où deux antiques ventilateurs peinaient à rendre l'atmosphère respirable.La serveuse venait prendre les commandes après avoir présenté un menu rédigé d'une main maladroite sur un chiffon de papier huileux, interrompant régulièrement sa laborieuse rédaction pour se gratter les fesses. La nourriture, de manière étrange, était excellente et peu dispendieuse comme diraient nos amis québécois. La première fois que j'y pris mon repas, on me traita comme un touriste de plus, sans me prêter grande attention. La deuxième fois, le chef, perdu au milieu de ses brumes graisseuses, leva un sourcil et eut un élégant geste de la tête pour me saluer. La troisième fois, j'eus droit à une table, dressée un peu à l'écart, à proximité d'une fenêtre laissant passer des bouffées d'un air un peu moins brûlant qui devait bien contenir un soupçon d'oxygène. Un vase, dans lequel une main anonyme avait fiché une solitaire rose en plastique au teint verdâtre, avait fait son apparition au milieu de la table. Ce fut le chef en personne qui prit ma commande. Il portait toujours sa tenue misérable, mais son port de tête avait un je ne sais quoi d'altier, le monsieur (titre rarement employé en Polynésie) dont il me gratifia sonna si étrangement juste, les termes culinaires sophistiqués qu'il employa furent dits avec tant de naturel, que l'espace d'un court (très court) instant je pus me croire transporté à la terrasse d'un grand restaurant parisien.
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17 octobre 2007
Le monolithe
ll y avait, dans un coin de cette grande terrasse qui nous servait de salle de séjour et de salle à manger, un monolithe recouvert d'un drap multicolore. Je me plus à imaginer qu'il s'agissait là d'un autel dédié à quelque divinité païenne. Je n'étais pas si loin du compte, après tout. Un soir, alors que l'avion du jour n'avait pas délivré sa ration de clients et que les précédents pensionnaires avaient déserté l'endroit le matin même, je me retrouvai en tête à tête avec mes hôtes. Il tombait des trombes et, dans cette étrange bâtisse qui ne comportait pas réellement d'intérieur, juste un toit et quelques boxes, nous dûmes manger en ciré, les rafales de vents poussant vers la table, de loin en loin, des embruns de pluie tiède. Le repas fut, comme d''habitude, excellent. Comme je félicitais la mère (cette femme intelligente et froide, fondait littéralement, en se trémoussant comme une adolescente énamourée, à l'énoncé de mes éloges, que, tous les soirs je m'efforçais d'agrémenter de qualificatifs nouveaux) pour si aimable pitance, elle me confia qu'il n'était pas toujours facile de transformer le quotidien en jour d' exception, la pêche étant ce qu'elle était, la chasse rendant ce qu'elle pouvait et la goélette faisant escale quand elle le voulait. Le père, tout en observant un coin du ciel, où, par une déchirure, scintillaient quelques étoiles annonciatrices de la fin de ces grains aussi violents que brefs, le père, donc, ajouta de sa voix douce et autoritaire...Tu vois, nous, ce qui nous emmerde le plus, ce sont les clients qui restent plus de deux ou trois jours, parce que là , on ne sait vraiment plus... Il s'interrompit brusquement, se rappela que j'étais déjà là depuis deux semaines, bafouilla... Oui mais toi, ce n'est pas la même chose...Nous nous dévisageâmes puis éclatâmes d'un rire qui dura longtemps.Je compris, à cet instant, que je commençais à faire partie des meubles. La « sobremesa » s'éternisait et je sentais mes hôtes nerveux. Quand la pluie cessa, le père se leva péniblement puis se dirigea d'un pas pesant vers le monolithe. La mère me lança un regard bienveillant...Après tout, tu fais partie de la famille, maintenant...Allait-on me demander de revêtir une toge, de coiffer une tiare en forme de citrouille pour me prosterner devant une idole faussement bienveillante, fraîchement arrosée du sang d'une vierge? Après avoir hésité un instant, le père retira le drap d'un geste théâtral, découvrant le poste de télévision le plus gigantesque qu'il m'eût été donné de voir. Sur la table, cachée jusque là par le drap, une batterie de boîtiers clignotants, reliés à une antenne parabolique, sans doute, déguisée en bougainvillier. Le père installa deux transats en face du monstre, puis, son épouse et lui s'y laissèrent tomber, faisant ainsi grincer les structures de la vieille demeure. Je m'installai derrière eux, dans un fauteuil de bambou aux jointures couinantes.Le père se tourna vers sa femme, les deux commandes nécessaires à l'utilisation de cet invraisemblable ustensile fermement calées dans ses mains puissantes....Qu'est-ce que tu veux voir ma puce?...Et la mère en minaudant...Oh, tu sais bien mon chéri!... Je les trouvai émouvants et charmants. Après tout, à eux deux, ils comptaient plus d'années que la tour Eiffel. Après avoir subi « Au coeur du brasier » et « Baisers ardents » (je ne suis pas certain des titres, mais c'était dans cet ordre d'idée, de palpitantes telénovelas brésiliennes, mal doublées en français par des québécois enrhumés où il n'était question que de pauvresses des favellas tombant amoureuses de fils de riches fazendeiros bêtes et méchants), je pus voir un extrait d' « Envoyé spécial ». Il était question d'une famille dont tous les membres étaient au chômage (le père, la mère, les enfants, les grands-parents, enfin tous), logée en rase campagne dans une maison qui, à la moindre pluie, se remplissait d'eau comme un bocal à poissons. Alors, ils se déplaçaient tous en cuissardes, chacun vaquant à ses occupations en grommelant au milieu du clapotis et des charentaises partant à la dérive. Evidemment, ils souffraient tous de maladies rares et incurables. J'ignore comment ils font à « Envoyé spécial », ils demandent peut-être à Delarue de faire un casting pour trouver les êtres à la vie la plus pourrie possible, mais je ne sus jamais le fin mot de l'histoire car le père éteignit le poste et se tournant vers moi...Oh, ça me démoralise toutes ces conneries! Allez, tout le monde au lit!..
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15 octobre 2007
La retraite du milliardaire
En dehors d'une nourriture succulente et abondante, l' « Eden troc » offrait une autre spécialité à sa clientèle: ce que les espagnols appellent la « sobremesa », ce temps plus ou moins long passé à table, entre la fin du repas et le retrait du dernier convive dans son box. Le père et la mère ne s'en cachaient nullement: leur unique but en ouvrant ce modeste établissement, quinze ans plus-tôt, alors que jeunes encore (tout juste cinquante ans), ils étaient venus s'installer aux Marquises dans ce que je considère comme l'île la plus belle et la plus difficile d'accès, leur unique but donc, avait été la promotion des relations humaines. A prime abord, la passion du genre humain n'aurait certainement pas été ce qui me serait venu à l'esprit si l'on m'avait demandé de faire un portrait de ce couple. La mère toisait le nouvel arrivant d'un oeil oscillant entre la méfiance et le franc mépris. Quant au père, je me demandai durant tout le trajet entre « l'aéroport » et la pension, s'il ne portait pas sous sa large chemise hawaïenne, glissé dans la ceinture de son pantalon, un Walter PPK ou une matraque. Il s'exprimait avec, dans la voix, la tonalité monocorde de celui qui a l'habitude de se faire obéir sans avoir à hausser le ton. Alors que je me remettais à grand peine de la contrariété causée par la découverte de ce qui prétendait devenir mon espace de vie pour les semaines à venir, je demandai à la mère si je pouvais avoir un coca bien glacé. Elle me répondit...Non.... Tout simplement. Puis elle gesticula vers un appareil distributeur d'eau...De l'eau, c'est tout...Je ne parvins à contenir mon indignation qu'en me répétant, intérieurement...Demain, c'est tout vu, je me casse...
Mais durant le repas et, plus encore, la « sobremesa », la magie opérait, sans que ni le père, ni la mère ne se fussent départis de leur apparente froideur. Encore étrangers les uns aux autres quelques instants plus tôt, nous nous parlions tous comme de vieux amis. Et si nous y mettions tous du nôtre, la conversation pouvait durer jusqu'aux environs de minuit, heure à laquelle on peut décemment espérer s'endormir en oubliant que l'on n'est pas vraiment tout seul dans sa chambre. De ces conversations je ne garde aucun souvenir précis, ou plutôt, si, je m'en souviens précisément, mais n'en vois aucune qui mérite d'être rapportée. Sauf une. Cela devait être à la fin de la première semaine. J'étais un peu devenu, à mon corps défendant, l'attraction que l'on exhibe, ravi, à ses amis, à la fin d'un dimanche pluvieux, un mainate qui apostrophe le nouvel arrivant d'un...va te faire mettre...strident, un singe hurleur dans les bonsaïs de madame, la bonne laotienne.
Le père et la mère dont j'ignorais l'existence jusqu'à ce que je les rencontre, savaient tout sur moi, enfin presque. Tout ce qui concernait ma vie aux Marquises en tous cas. Ils devaient avoir des fiches sur moi, ou je ne sais quoi...J'appris ainsi qu'on me surnommait « le milliardaire », pour une raison qui dépasse l'entendement. Evidemment, cela ne pouvait qu'exacerber la curiosité des nouveaux arrivants, en général des retraités (la première catégorie socio-professionnelle en France) pour qui l'anecdote la plus croustillante dont ils pouvaient se prévaloir était d'avoir vécu, en direct, à la télé, l'arrivée des socialistes au pouvoir en 1981. C'est fou ce que ça a marqué le peuple de France, ce machin! En cet instant historique, je faisais escale avec l' « île de feu » à un jet de pierre de Cuba. Les connaisseurs apprécieront...Qu'on ne s'imagine pas que ce rôle d'entre poire et fromage me convenait le moins du monde. Mais la terreur que j'éprouvais à l'idée de me retrouver dans mon box à huit ou neuf heures du soir, sans même pouvoir lire de peur de déranger mon voisin, me rendait bavard. Il fallait tenir coûte que coûte, le plus longtemps possible! Chaque nouvel arrivage de clientèle était pour moi la source d'une angoisse confinant au trac. J'en étais arrivé à préparer mes textes. Il n'est pas anodin que tout en ayant mangé comme jamais dans mon existence, j'aie perdu une quinzaine de kilos durant mon séjour. De manière étrange, le récit qui faisait le plus frissonner d'un effroi rétrospectif tous ces aimables retraités n'était pas celui de mes navigations, mais celui où j'avouais, avec un plaisir sadique, n'avoir jamais cotisé à aucun système de retraite de ma vie! Après cette révélation, un grand silence s'établissait, puis quelques rires, parce que, là , on ne pouvait vraiment pas écarter le fait qu'il se fût agi d'une galéjade... Non!... Vrai de vrai!... Jamais?... Jamais!... Les femmes alors secouaient la tête d'un air navré, j'en ai vu même certaine écraser une larme furtive, les hommes, eux, s'envoyaient avec avidité une rasade d'un liquide fortement alcoolisé au fond du gosier, pour noyer dans l'ivresse les paroles qu'ils venaient d'entendre. Pour les achever, je précisais que je n'avais pas non plus d'enfants, qui, le cas échéant, auraient pu s'occuper de moi dans mes vieux jours. Puis la question que l'on ne manquait jamais de me poser ...Mais comment ferez-vous, quand vous ne pourrez plus travailler?... La réponse qui fusait... Bah, un coup de douze et le problème sera vite réglé... Le père et la mère adoraient cette partie de l'histoire. Si un soir, la question de ma lointaine retraite ne venait pas sur le tapis, l'un ou l'autre me donnait du coude dans les cotes...Allez, parle-leur de ta retraite...
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11 octobre 2007
Etrange sensation
Etrange sensation que celle de pénétrer dans l'intimité de parfaits inconnus.Parce que dans le fond, c'est bien de cela qu'il s'agit quand on pénètre dans le monde de la petite hôtellerie en Polynésie. Le père et la mère sont d'un abord difficile, un peu comme une course en montagne qui, vue de loin, semble irréalisable mais qui, au fil des kilomètres, s'avère d'une facilité déconcertante au point de croiser des vieillards cheminant bras dessus, bras dessous, ou des jeunes parents portant leurs enfants endormis sur le dos. Evidemment, ils ne s'appellent ni l'un ni l'autre « le père » ou « la mère », mais sont affublés de surnoms beaucoup plus savoureux que je ne puis divulguer, le monde des îles étant un tout petit monde, eux aisément identifiables et moi après eux, si le hasard faisait qu'un internaute local , assoiffé de ragots, ouvrît ma page. Le terme pension est du reste fort bien choisi pour qualifier ce genre d'établissement. Propulsé à des années lumières, je me retrouvai au pensionnat à l' « Eden troc », dans cette petite pièce, dont les cloisons en bois, s'arrêtant pour une raison étrange à un mètre du plafond, dévoilèrent à mon ouïe affinée jusqu'au rythme cardiaque de mon voisin, le jeune sac à dos. Je pus ainsi conclure qu'il dormait nu. Au vacarme provoqué par le glissement de son pantalon le long de ses jambes certainement poilues, succéda un bruissement léger, évanescent sillage sonore laissé par un modeste sous-vêtement, jugé encore trop contraignant dans la moiteur de la nuit tropicale. Puis, le choc d'un corps touchant la surface du lit, la lumière qui s'éteint (puisque je partageais jusqu'à la lumière de l'autre), quelques grognements provoqués par le contact avec les draps rêches de la mère qui semblait ignorer jusqu'à l'existence des assouplissants et ce fut le silence juste troublé par le fracas de la mer sur les falaises environnantes, bruit que j'ai fini par oublier depuis longtemps déjà . Le souffle régulier de mon voisin m'apprit qu'il dormait. J'aurais été ravi qu'il ronflât de manière à le lui faire sournoisement remarquer, le lendemain, au petit déjeuner. Ce mesquin plaisir me fut donc refusé.
Nous prenions nos repas en commun. A heure fixe. Au début, je crus à une mauvaise plaisanterie. J'ourdis même un plan d'évasion. Au diable les centaines de milliers de francs Pacifique (beaucoup moins en euros) qui devaient m'échoir à l'issue de ce séjour! Je reprendrais l'avion du lendemain, si cette misérable carcasse consentait encore à prendre l'air...
Pour m'appâter, on m'avait parlé d'un bungalow privé, perdu au milieu des hibiscus et des bougainvilliers et, surtout, d'une salle de bain pour moi tout seul. La végétation seule fut au rendez-vous. La maison, construite sur pilotis à flanc de montagne, n'était pas dénuée d'un certain charme. Mais ces chambres-boxes! La salle de bain commune! Le cauchemar absolu pour un individualiste comme moi! Le premier soir, autour de la table posée sur une terrasse surplombant le port, outre le « sac à dos »et nos hôtes, il y avait là un voyageur de commerce végétarien, un inspecteur des douanes et son épouse, tous deux carnivores et, enfin, un homme d'une quarantaine d'années, arrivé là huit mois plus-tôt, qui occupait une espèce de placard à balais où, me sembla-t-il, on l'avait relégué après que ses économies eussent fondu au soleil des tropiques. Le fait qu'il aidât à mettre la table, à la débarrasser et à faire la vaisselle, me confirma rapidement dans ma première impression. Il parlait peu, mangeait encore moins, mais écoutait beaucoup, en hochant la tête de temps en temps, d'un air consterné. J'en conclus qu'il devait être intelligent. Le VRP avala un bol d'eau chaude dans lequel il avait dilué une poudre verdâtre. Après avoir lapé sa mixture jusqu'à la dernière goutte, il s'exclama...Pour vivre cent ans!.... Je ne pus m'empêcher de laisser échapper: ... Vivre cent ans, à quoi bon, si c'est pour se faire chier autant?.... La mère qui présidait l'assemblée à un bout de la table et ressemble à une Marlène Dietrich vieillissante, me donna une tape sur le bras, mais, dans ses yeux une lueur amusée démentit ce geste de désapprobation d'une familiarité déconcertante. La mère cuisinait divinement bien. Je puis même dire que je n'ai jamais mieux mangé de ma vie qu'à la pension « Eden Troc ». Le sac à dos, en entendant ma saillie, laissa échapper un éclat de rire cristallin en se tortillant sur sa chaise. J'en fus heureux. J'avais craint, un moment, m'en être fait un ennemi, lorsque, sur la piste nous menant de l' « aéroport » au village principal, il avait émis le désir de voir la voiture s'arrêter afin de pouvoir prendre quelques photos. Le père, un clone de Jean Gabin dans sa période « clan des siciliens », avait émis un grognement tout en s'exécutant. Le jeune homme avait ouvert brusquement la portière sans trop regarder en arrière, provoquant ainsi la colère du père...Mais faites donc attention, une voiture pourrait surgir et arracher la portière!... Nous étions dans un paysage lunaire, au milieu de nulle-part, sur une piste défoncée ou aucun objet conçu par la main de l'homme n'aurait pu se déplacer à plus de dix kilomètres à l' heure! La voiture la plus proche devait encore être sur une chaîne de montage au Japon. J'éclatai de rire en faisant remarquer au jeune homme que ce serait un comble pour un parisien de venir aux Marquises pour se faire tuer par une voiture. Mais, il n'avait pas ri. Il s'était contenté de me lancer, le sourcil froncé, comme un gamin pris en faute ...Je ne suis pas parisien ...
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11 juillet 2007
La pension
J’ai fait cette découverte au cours d’un de mes récents voyages vers cette lointaine dépendance où me mène mon travail, cette île encore un peu plus oubliée des hommes que ne l’est celle où je réside d’habitude, ce bout de terre battu impitoyablement par les flots déchaînés du Pacifique Sud, auquel ses pics, véritables lingams basaltiques, confèrent l’aspect d’un temple indou. Jusque là , dans mon esprit, une pension était indissociable de l’image qu’un Balzac, un Zola, un Dostoïevski ou encore un Dickens y avaient imprimé dans mon adolescence : une bâtisse aux murs lézardés, des escaliers aux marches usées, des chambres au papier peint d’un jaune pisseux, des rideaux éliminés, un lit au sommier défoncé, une table de chevet bancale abritant un pot de chambre ébréché, une tenancière en laquelle sommeille, comme en toute tenancière qui se respecte, une Ténardier parvenue à stade plus ou moins évolué dans l’abjection et l’ignominie. Comme on le voit, je ne nourrissais aucune idée préconçue lorsqu’on me remit le billet d’avion auquel était agrafé un « voucher » me donnant droit à dix jours et dix nuits à la pension « Eden Troc »
Le minuscule bimoteur emportait dans ses flancs l'un de ces échantillons d’humanité auquel seule la plume d’un Somerset Maugham ou d’un Conrad saurait rendre justice. Faciès parcheminés par le soleil et colorés par la mauvaise vinasse, yeux glauques striés de veinules verdâtres se cachant au fond d’orbites adipeuses cernées de poches cuirassées comme des guêtres de mamelouks, nez piqués comme des tromblons corses, panses rebondies abritant dans leur flanc des foies hypertrophiés confis dans leur mauvaise graisse, cœurs aux valves gondolées de trop charrier un sang épais comme les eaux de la Neva à la débâcle, conversations anémiques. Au milieu de toute cette carne tout juste bonne pour l’équarrissage, un jeune « sac à dos », assis bien droit sur son siège minuscule, me fit l’effet d’un diffuseur d’essences subtiles (pas un de ces effroyables déodorant) disposé dans une chambre remplie de moribonds. Une fois de plus, je réalisai à quel point la vieillesse est un naufrage. Un interminable naufrage sans gloire, surtout lorsqu’on n’est pas encore vraiment vieux. Comment une jeune pousse vigoureuse et droite pouvait-elle se transformer, en si peu de temps, en un sarment noueux et tordu ? Les bêtes sont plus humaines dans leur manière de vieillir ! On l’aura compris, ce fut habité d’un indéfectible optimisme que je tentai de résister aux lois de la pesanteur en m’agrippant aux accoudoirs de mon siège, alors que nous atterrissions sur une étrange piste en pente située au fond d’une vallée bordée de falaises blanchâtres. Mon voisin, entre deux quintes de toux, m’expliqua, d’une voix grasseyante, que la déclivité de la piste permettait de mieux freiner l’avion si celui-ci atterrissait trop long, parce que, sinon, pas moyen de redécoller face à la montagne et alors….Il écrasa son poing de la taille d’une pastèque contre la paume de son autre main largement ouverte, masquant momentanément le hublot par lequel j’aperçus une cahute misérable sur laquelle un pinceau facétieux avait barbouillé, en anglais…U*** International Airport….Une vingtaine de personnes, tout au plus, attendaient les nouveaux arrivants d’un air résigné. Une bouffée brûlante d’un air visqueux comme le sperme d’une holothurie vint nous assaillir, à peine eûmes nous franchi l’étroite porte du Twin Otter. Sur le tarmac, deux civières attendaient d’être chargées dans le Twin à destination du chef-lieu. Leurs occupants gardaient les yeux fermés et seules les poches des perfusions, reliées par un fin tuyau à leur bras, semblaient abriter quelque vie…C’est la dengue… me confia à mi-voix mon ex-voisin…La mauvaise, l’hémorragique !....Quelques passagers attendaient avec impatience que l’avitaillement en carburant s’achevât afin, m’imaginai-je, de mettre le plus de milles nautiques entre eux et cette terre où les miasmes de la maladie fauchaient la population.
Un homme d’une soixantaine d’années, un bel homme, devrais-je dire, entièrement de blanc vêtu me dévisagea du haut de ses deux mètres et d’une voix de stentor hurla mon nom comme si un espace considérable nous séparait. J’acquiéçai et m’apprêtai à lui emboîter le pas, lorsque, sortant un papier froissé de la poche, il en cria un autre. Le « sac à dos », abîmé dans la contemplation des deux civières et de leurs occupants, sursauta. Après nous avoir un instant contemplé avec des yeux de myope, il se dirigea vers nous. Transpirant abondamment dans son T-shirt trop serré pour ses latitudes, il avait perdu une partie de sa fraîcheur. Sa saine pâleur s’était transformée en lividité malsaine. Il gesticula en direction des civières…Un accident, hein ?...Il y avait dans ce, hein, comme une muette supplique. Le bel homme eut un sourire amer…Ouais, c’est ça, un accident…Puis perfidement, tandis que les couleurs revenaient aux joues du jeune homme, il ajouta…de la nature…Après avoir récupéré nos maigres bagages, nous montâmes dans le quatre-quatre griffé aux armes de la pension. Je m’installai d’autorité sur la banquette arrière, laissant la place avant au jeune inconnu, soucieux d'éviter d'avoir à me joindre à l'inévitable conversation qui s'instaure immanquablement entre les occupants d'un véhicule, surtout lorsque ceux-ci ne se connaissent pas. Je ne suis pas totalement asocial, mais, pour la conversation, je n’aime pas être cueilli à froid. Après avoir pris place derrière le volant, se tournant vers nous, le bel homme se présenta…Je m’appelle Marc-Antoine mais tout le monde, ici, me surnomme Le Père. Je dirige, avec mon épouse, la pension « Eden Troc »…
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04 juillet 2007
Marrakech ou Ibiza?
Le physique est sans importance, c’est du moins ce que je pense et ai toujours pensé. Je fonctionne au feeling, mais le feeling est par définition aveugle et n’entraîne pas la réciprocité. Il semblerait qu’aujourd’hui, tout soit dans le paraître sans que cette proposition puisse donner lieu à contestation. Les moches (mais qu’est-ce qu’un moche ?) et les vieux (idem) sont des sous-hommes, un point c’est tout. Il faut vivre avec son époque et son temps. Mais l’époque est la même pour les moches et les vieux que pour les jeunes et les beaux. Sans compter qu’on peut être jeune et moche ou beau et vieux (mon cas, oui je sais, mais c’est comme ça, je n’y peux rien, c’est génétique). Il y a donc bien un temps et une époque mais ceux-ci peuvent être vécus de différentes manières suivant qu’on appartienne à telle ou telle strate de la société, à telle ou telle culture, à tel ou tel lieu géographique.
Le tout beau, tout jeune est avant tout une invention du Bobo métrosexuel qui lui-même est une invention du marché, pas celui où je me rendais dans mon enfance en compagnie du vieil Emile, mais ce deus ex machina au culte duquel tout le monde sacrifie avec l’air entendu de celui qui hurle, je vous ai compris, à une foule de sourds muets. La grande majorité de l’humanité n’appartient pas à cette intéressante mouvance idéologique (Mets-je un short long ou un pantacourt ? Vais-je passer mes vacances à Ibiza ou à Marrakech ? Crème de jour ou crème de nuit ?). En fait, une grande partie de l’humanité se contente de n’importe quel vêtement pourvu qu’il cache la nudité de celui qui le porte, accueille les rides avec la joie de celui ou celle qui a vécu assez longtemps pour pouvoir s’en plaindre et la seule boite dans laquelle elle ira jamais s’éclater, cette humanité, est un cercueil confectionné dans un bois de seconde zone, descendu au bout d’une corde effilochée en chanvre, au fond d’un trou dont on aura tôt fait d’oublier l’emplacement. Alors avec ou sans rides, confortablement installés dans un cercueil de chêne ou emmaillotés dans un linceul de jute, nous finirons tous au fond de ce trou, oubliés de tous et si les morts étaient doués de raison, mais est-ce bien raisonnable de le penser, ils nous diraient, après avoir tourné et retourné longuement la question dans leur cerveau mort, rongé par les vers, ils nous diraient, en écoutant les craquements de leurs os attaqués par les pinces minuscules d’une armée d’insectes nécrophages aux allures de samouraïs, ils nous diraient en contemplant leur peau si souvent liftée, si rose et saine de leur vivant et à présent pauvre parchemin froissé et jauni, exsudant une glue fétide, ils nous diraient, sans doute, tout le regret qu’ils éprouvent à l’idée d’avoir distrait une seconde, juste une seconde, de leur brève existence pour se plaindre de leur apparence physique, un regret que toute l’éternité de leur mort ne pourra leur permettre d’expier, ils nous diraient la douleur qu’ils éprouvent à avoir blessé, ou pire encore, rejeté un être cher, pour quelques kilos superflus, une ride de trop ou un cheveu blanc trop tôt apparu et cette douleur les poursuivra tout au long d’une éternité sans miroirs, alors même que le souvenir de ce qu’ils ont un jour été aura disparu, retourné à la terre, à la mer ou à je ne sais trop quoi. Ils nous diraient, enfin, à nous, les vivants, vivez mais vivez sans souci outrancier de votre apparence car bientôt vous nous rejoindrez et alors, quelque fût votre laideur ou votre beauté, vous vous ressemblerez tous.
Mais, c’est bien connu, les morts ne parlent pas. Alors ? Marrakech ou Ibiza ? Crème de jour ou crème de nuit ?
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03 juillet 2007
Un chat dans la gorge
On dit, c’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase, mais moi c’est un chat qui me reste coincé en travers de la gorge, ou plutôt deux. Je ne suis pas vraiment fanatique de ces bestioles, mais trop c’est trop. L’autre jour, je voulus jeter un sac poubelle dans un container disposé à cet effet sur le chemin menant à ma maison. En soulevant le couvercle, je distinguai, lovés au fond d’un carton, deux petits chats, plus tout à fait des chatons, mais pas encore des chats adultes. Tremblant de tous leurs membres (comme si on pouvait trembler avec les membres d’un autre), selon l’expression consacrée, ils levèrent vers moi des yeux suppliants. Faisant un bref tour d’horizon, je cherchai à découvrir, caché au milieu des maisons voisines, le fils de pute qui avait bien pu se rendre coupable de pareil méfait. Sans doute encore une grenouille de bénitier qui, avant d’aller à l’église (nous étions dimanche) pour y aboyer ses prières, avait du balancer ses chats à la poubelle. Pas même le courage de les tuer. En me penchant dangereusement sur le rebord du container, je plongeai au milieu des immondices pour les libérer en les saisissant par la peau du cou et les déposai délicatement dans l’herbe. Je craignis un moment qu’ils ne s’attachent à mes pas, mais ils filèrent en bondissant gracieusement au milieu des hibiscus et des frangipaniers. Une petite chance de survie (bien mince, car si la nature est généreuse ici pour un félin, les chiens, faméliques et maltraités, eux, ne le sont pas), mais une chance quand même….
02 juillet 2007
Hommage à Raphaël Juldé.
En rentrant d’un voyage accompli dans une île encore un peu plus perdue que celle où j’habite d’habitude, j’allumai mon vieil ordinateur (il faudra que je songe un jour à me débarrasser de cette machine démoniaque pour abandonner définitivement cet univers virtuel malsain et me contenter d’une réalité tout aussi malsaine mais, pour le moins, tangible), victime de ce picotement habituel qui trahit ma crainte absurde de ne pas voir l’engin se remettre en route après une trop longue interruption possiblement fatale à l’un de ses incompréhensibles organes et me connectai sur internet. J’ouvris ma page figée à la date du 29 avril et cliquai sur les sites (je sais, ce ne sont pas des sites mais c’est pour éviter la répétition du mot page) de mon cyberespace, les seuls que je consulte encore, sans doute y en a-t-il de meilleurs, mais comme il y en a certainement de bien pires, je m’épargne la peine d’aller les consulter. De surcroît, la moitié des titulaires de ces blogs ayant jeté l’éponge, la tâche est de plus en plus légère. Je voulus ouvrir le journal de Raphaël Juldé, ouvrage pour lequel j’ai une « aficion » proche du fanatisme et là , l’auteur, en compagnie d’une tête de mort, m’expliqua, pas à moi seulement, mais à moi aussi, que décidément non, ce n’était plus possible, la bêtise des uns, la susceptibilité des autres, le poussaient à abandonner la mise en ligne de son journal. La surprise d’abord, le désarroi ensuite, le désespoir enfin, me firent lâcher un vagissement lugubre. L’intérieur de ma bouche fut brusquement asséché tandis que, concomitamment, une onde fielleuse l’envahissait. C’est possible, je vous assure ! Sous l’effet de l’indignation, mon scrotum se contracta douloureusement. Mon cœur marqua un coup d’arrêt. Je crus que j’allai faire un AVC comme ce pauvre Chirac. Cela ne se pouvait ! Pas lui ! J’attendis quelques jours, habitué au caractère lunatique des blogueurs de renom, qui annoncent, urbi et orbi, que, hic et nunc, ils arrêtent leur blog, que plus jamais, sous aucun motif, pas même si Bill Gates, craignant à Wall Street une chute vertigineuse du titre Microsoft, le leur demandait en personne, ils n’écriront, de leur vie, un mot de plus. En général, on les voit réapparaître deux jours plus tard. Mais pas Raphaël ! Et pourtant ! L’ai-je envié de pouvoir décrire avec le talent que nous lui reconnaissons tous et cette minutie qui ne laisse dans l’ombre aucun détail, son quotidien qui avait fini par se fondre dans le mien. Pas un jour sans que je me dise, mais enfin, il va quand même finir par lui arriver quelque chose à ce garçon, il va passer son permis de conduire, faire un voyage en Ouzbékistan, finir son roman, être publié, recevoir le Goncourt, sa voisine du dessus va passer à travers le plafond et atterrir sur son lit, le début d’une belle et grande idylle, ou bien, ne soyons pas trop exigeant, ses toilettes vont se boucher, le scrumble (je ne sais foutrement pas ce que c’est. Une mangeoire électronique ?) du lycée où il travaille va « disfonctionner », ce phénomène rarissime provoquant une vague de manifestations estudiantines sans précédent dans tout le pays, manifestations dont Raphaël prendra la tête, il sera reçu à l’Élysée, nommé ministre…. Mais non ! Il n’arrive jamais rien à Raphaël ! Et c’est là que l’on touche à l’essence même du journal intime ! N’importe qui est fichu de raconter un détournement d’avion, un tsunami, un naufrage, mais être capable de captiver l’attention du lecteur en l’absence de tout évènement, absence que vous et moi serions bien incapables de décrire, là , oui, là ou justement il n’y a rien, c’est une autre paire de manche ! Alors moi, tous les jours je me connectais, en me disant, aujourd’hui, AUJOURD’HUI et pas au jour d’aujourd’hui qui est une abominable perversion linguistique mise au goût du jour par je ne sais quel « People » décérébré puisque justement aujourd’hui signifie en ce jour, donc au jour d’aujourd’hui signifierait, si cela a un sens, au jour de ce jour, donc je me disais, aujourd’hui, il va enfin se passer quelque chose et de fait, il se passait tous les jours quelque chose sans que ces choses prissent réellement l’apparence de quelque chose en particulier. Ce n’était plus un journal mais un jeu de piste. Je finissais par rêver de Raphaël Juldé, par me transformer en Raphaël Juldé. Bien mieux que second life où j’erre depuis des semaines sur une île étrange, nu et sans zizi (si quelqu’un pouvait m’expliquer comment fonctionne ce machin…second life, pas le zizi !). Bref, fidèle lecteur de ce journal depuis plusieurs années, j’étais dans l’expectative, j’attendais je ne sais quoi et c’était cette ignorance même qui me maintenait justement en haleine. Le syndrome du « désert des tartares ». Il m’est un jour arrivé de partir en montagne. Je fus surpris par la pluie, un faux pas sur le terrain rendu glissant, j’avais roulé dans l’abîme, miraculeusement freiné dans ma chute par quelques frêles arbustes. Tandis que, en haillons, le corps lacéré par les roches, je me hissai péniblement le long de la pente, je ne songeai qu’à une chose, je ne voulais pas mourir sans connaître la suite…des aventures de Raphaël Juldé ! C’est la vérité ! En ce moment, j’ai une pensée très peu charitable pour toutes ces personnes, qui doivent vraiment n’être personne et désireuses de le rester, qui m’ont privé de ma lecture favorite en acculant son auteur à la fermeture de son site par d’incessantes jérémiades. J’ignore qui est Raphaël, mais son écriture ne traduit nulle méchanceté ni acrimonie. Tout juste un peu d’ironie et beaucoup d’humour dont la principale victime est lui-même, me semble-t-il. Alors qu’il parle de telle ou telle personne dont le lecteur moyen ignore jusqu’à l’existence, franchement, il n’y a pas de quoi en faire un drame. Après tout, on ne peut contrôler ni son image ni la pensée des gens, alors autant les laisser s’exprimer ! Voilà , si Raphaël me lit un jour, ce dont je doute, mon blog étant très loin d’avoir la notoriété du sien, qu’il sache que j’ai passé d’excellents moments à le lire, que personne ne lui en voudra s’il songe à remettre son journal en ligne (peut-être qu’en transférant son journal en un lieu imaginaire à la manière de Swift…Raphaël chez les lilliputes ?) et qu’en attendant, je lui souhaite bon vent pour sa carrière littéraire.
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29 avril 2007
Rencontre du troisième type
Quand, par téléphone, j’avais informé Jean de la présence, à nos côtés, de Peter, pour la durée du voyage, il n’avait pas bronché. Un peu quand même, mais c’était entièrement de ma faute. Je dus lui faire une présentation des faits, d’une telle désinvolture, où Peter semblait tombé du ciel, parachuté par Dieu le père…Ouais, il y a un mec qui insiste pour venir avec nous…que Jean me demanda, avec un rien d’inquiétude dans la voix…Tu le connais un peu, quand même ?...Mais là , à Roissy, en attendant que les passagers du vol de la Bristish Airways en provenance de Londres franchissent la porte pour débouler dans le hall d’arrivée, je me sentis me dégonfler comme une baudruche. J’en venais à espérer que Jean eût manqué son avion et que nous fussions obligés de partir sans lui. Evidemment, ça ferait un drame, mais un drame à venir, à mon retour et, avec un peu de chance, je ne reviendrais jamais. Sinon, j’avais quand même un mois pour me préparer à affronter sa déception. Parce que là , le drame était imminent. Du coin de l’œil j’observai Peter. Comme chez tous les rouquins très blancs, cet après-midi ensoleillé passé sur les bords de la Seine avait laissé sur son visage et ses bras des stigmates incandescents : Peter n’était pas rouge, il était en feu ! L’excitation provoquée par l’imminence du départ et de la rencontre avec cet ami d’enfance dont je lui rebattais les oreilles depuis des mois, n’arrangeait rien à son coloris. Et puis, il était si grand, si gauche, si roux, si déplacé en un mot ! Bon, d’accord, un sacré marin, un type bien aussi, mais ça on s’en fichait pour l’instant. Cette voix aussi. Dieu du ciel cette voix ! En plus il s’en servait à tort et à travers en s’adressant au premier venu comme si de rien n’était. Non, non. Ces deux là allaient se détester, à peine auraient-ils posé leur regard l’un sur l’autre. Le voyage allait être un désastre. On ne ferait sûrement pas l’économie d’une tragédie. Il faudrait les rapatrier dans des avions séparés, immobilisés par des camisoles de force. Je me sentis physiquement mal. Une bouffée de chaleur me monta à la tête tandis qu’une nausée croissante s’emparait de moi. Je me mis à transpirer. Fuir ! Oui, c’était cela ! Il me fallait fuir et les laisser se débrouiller sans moi. En gesticulant vers le point le plus éloigné du hall, je bafouillai d’une voix rauque de corbeau tuberculeux…Faut que j’aille aux toilettes, de toute urgence. Attends-moi là , avec Jean… Je me fondis dans la foule particulièrement dense en ce début de soirée. Pas pour longtemps. On me tira par le pan de ma chemise. Encore Peter…Il a l’air de quoi ton copain…Je réfléchis un instant…Je ne me rappelle plus…Hein ?...Ah, si. Il ressemble à Jacques Dutronc…Jacques Dutronc ? Quelle plaisanterie ! Jean ressemblait à un gros hanneton. Il était tout en rondeurs et depuis sa quinzième année portait, à toute heure du jour et de la nuit, des Ray Ban de pilote. Hanneton, ça m’était venu comme ça. Il aimait aussi les longs manteaux de couleur brune. Hanneton, Jean n’avait rien contre, lui que tous ses intimes surnommaient Glouglou pour sa plastique de scaphandrier. Mais, je ne pouvais quand même pas dire à Peter…Mate un mec qui ressemble à un scaphandrier ou à un gros hanneton. Au choix… Je profitai du maelström provoqué par l’arrivée des passagers du vol en provenance de New Delhi, pour m’immerger au milieu des saris et des turbans. Je me laissai entraîner par le flot en faisant semblant de chercher quelqu’un. Un groom portant l’uniforme de quelque palace parisien, forçant la presse, son petit chapeau incliné sur le front de manière canaille, s’approcha de moi, trompé, sans doute, par mon teint hâlé…Misteur Par, heu, Pradesh ?...Il releva la tête de sa petite ardoise maladroitement gribouillée et me dédia un sourire chargé d’expectative. Tout en songeant que ce garçon ne devait pas se mettre que des suppositoires dans le cul (et pourtant, je n’avais vraiment pas le cœur à ça), je fus un instant tenté de le suivre. Mais un gros indou huileux et suant s’interposa…I am mister Pradesh !... Le sourire du petit groom vint mourir à mes pieds. A nouveau je fus happé par le flot. Je finis par me retrouver dehors, bien que le mot dehors ne convînt pas précisément à cet environnement de béton et de verre. Je crois me souvenir que l’aéroport de Roissy avait été inauguré quelques mois plus tôt. Il ne s’agissait encore que de ce terminal de forme circulaire où l’on finissait invariablement par se perdre, sans jamais bien savoir combien de fois on en avait fait le tour. Deux grands gaillards essayaient d’introduire une confortable mama, que je me plus à imaginer sicilienne, dans une voiture minuscule. Une montagne de bagages espérait le même sort sur le trottoir. Le conducteur d’un bus rempli de passagers au regard vide actionna le klaxon, sans conviction. La mama, encastrée à l’arrière de la minuscule automobile, se mit à gesticuler de manière obscène en direction du bus. Des policiers s’approchèrent d’un pas nonchalant. Un peu plus loin, un homme minuscule monta dans une confortable limousine, véritable paquebot terrestre qui démarra dans le feulement de son moteur douze cylindres et le chuintement de ses pneus neufs. La mama disparaissait à présent sous les sacs et les valises entassés, sans ménagement, par les deux gaillards terriblement semblables (des jumeaux ?). Les policiers avaient encore ralenti le pas comme si cette scène d’une misère sans grandeur leur était trop familière pour qu’ils pussent intervenir sans avoir l’impression de se tirer une balle dans le pied. Un mur de japonais, remorqué par un guide surmonté d’un parapluie fermé, me masqua la scène. Lorsqu’il fut passé, la petite voiture avait disparu. Ne restait sur le trottoir qu’une chaussure de femme déformée au talon cassé. J’ai toujours été fasciné par cette faculté, que nous avions, d’être capables, au milieu de la cohue la plus aléatoire, d’établir un semblant d’ordre tout en parvenant à en extraire une scène absurde et insignifiante dont nous nous souviendrions des années plus tard. Je rentrai dans le terminal. Le rouquin et le hanneton avaient fini par se trouver. Jean avait maigri. Grandi aussi. Nous devions avoir la même taille à présent. Je ne sais pas pourquoi, mais cela me déplut. J’aimais à me le rappeler petit et gros. Déjà qu’il était plus intelligent que moi, si en plus il se mettait à devenir beau… Il avait finalement un petit quelque chose de Dutronc, en dehors des lunettes. Le sourire et cette masse de cheveux qui lui recouvrait complètement l’oeil droit. Ses rondeurs avaient fondu sous son T-shirt frappé aux armes de son école. La pratique de l’aviron, m’expliqua-t-il, plus tard. Forcément, en Angleterre… Peter et lui parlaient en anglais quand je les rejoignis. Une discussion animée sur les mérites comparés de la Migros et de Harrod’s. Finalement, ils allaient sûrement s’entendre. J’échangeai avec Jean un virile shake-hand (à l’époque, les garçons ne s’embrassaient pas sur la joue en public, ni dans l’intimité, du reste) et, de manière fort inutile, les présentai l’un à l’autre, très heureux, brusquement, qu’ils fussent mes amis.
24 avril 2007
Les buveurs de coca
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22 avril 2007
Du Toblérone dans le nasi goreng
Le 14 juillet 1975, je ne sais plus qui nous déposa à la gare de Cornavin (Genève). Cornavin. Drôle de nom pour une gare. Chaque fois que je l’entends, je pense à Tintin. Tandis que nous faisions la queue pour acheter notre billet de train, je songeai que ce voyage m’échappait totalement. Peter était un hyperactif. Il ne pouvait tout simplement pas passer au second plan et se laisser vivre en laissant, au passage, vivre les autres. D’habitude, cela m’allait très bien. Mais, pour un voyage c’était autre chose. La seule règle à laquelle j’acceptais de me plier était celle de l’improvisation la plus absolue. Un billet d’avion pour la destination la plus lointaine possible, quelques points de chute, de l’argent et vogue la galère. Jusqu’ici, cela ne m’avait pas si mal réussi que cela. Jean partageait mon point de vue. Pour Peter, c’était tout simplement une hérésie. D’abord il y avait les gens. Ces gens merveilleux que nous allions rencontrer, qui ne semblaient exister que pour nous rencontrer. Peter était d’avis que, pour être certain de ne pas tomber en panne de gens comme on tombe en panne d’essence, il fallait en faire provision avant de partir. Personnellement, les gens, je m’en fichais. Déjà que je ne connaissais pas mes voisins du bord du lac et n’avais nulle intention de les faire sortir de leur anonymat dans les cinquante années à venir, je ne voyais vraiment aucune raison de me soucier de connaître des gens vivant à dix mille kilomètres de là . De toute façon, à vingt ans, je nourrissais à l’égard du genre humain l’optimisme d’un Orwell. La bêtise régnait en maîtresse sur tous les continents, à moins que je ne fusse, moi, d’une bêtise telle que la lumineuse intelligence de mes contemporains m’échappât totalement. Les deux options restent ouvertes. Dans ces conditions, pourquoi voyager, me demanda un jour Peter avec, dans la voix, des intonations de procureur. En affectant des airs de lotus sacré trempant ses racines dans les eaux saturées en urine d’une piscine municipale, je lui répondis…Pourquoi pourquoi ?...Quoi, pourquoi pourquoi ?...me rétorqua-t-il…Sommes-nous mus par la cause de l’effet ou par l’effet de la cause ?…dis-je d’une voix évanescente. Peter réfléchit longuement, le front plissé sous l’effet de la concentration, avant de lâcher, de sa voix haut perchée…Bah, j’en sais rien moi !...J’aimais bien mener Peter en bateau. Dans le désert. Jean, lui, était beaucoup trop intelligent pour semblable navigation. Le fait est que j’adorais voyager et que je me moquais éperdument de la raison de pareille passion. Je voyageais, victime ravie d’une étrange frénésie, semblable à celle dont sont atteints les baiseurs compulsifs. Toujours prêts à recommencer. Sans souci du lendemain. Djakarta, Borobudur, Bali sonnaient agréablement à mes oreilles. Il ne m’en fallait pas plus. Pour le reste, on verrait une fois sur place. Ce 14 juillet 1975, je ne voulais surtout pas « faire » l’Indonésie comme on disait à l’époque, juste m’emplir de sensations déraisonnables. Mais Peter en faisait tout un nasi goreng de ce voyage. Ainsi, il contacta sa fameuse amie indonésienne à Genève. Elle nous apprit une foule de choses intéressantes. En Indonésie, il y avait des indonésiens (un assez grand nombre, ma foi). Perdue au milieu de tous ces indonésiens, il y avait sa famille composée, elle aussi, d’indonésiens qui savaient deux ou trois choses sur l’Indonésie. Elle allait prévenir ses parents qui à leur tour… Par ailleurs, les petits hôtels étaient moins chers que les grands. Pour les taxis, il fallait discuter les prix avant d’y monter. Enfin, rien que des choses inattendues et passionnantes. Peter était content. C’était l’essentiel. Il avait l’adresse de gens, merveilleux certainement puisqu’ils partageaient les mêmes gênes que sa copine (qui m’avait l’air d’une parfaite mégère, entre nous soit dit) et ces gens merveilleux permettraient d’amorcer la pompe à gens, donc de ce côté-là nous étions parés. En regardant Peter noter, avec application, adresses et numéros de téléphone dans un petit carnet de moleskine noir, je me vis très nettement en train de subtiliser ce carnet, à un moment ou un autre du long vol entre Paris et Jakarta, puis le flanquer dans les toilettes de l’avion où il serait aspiré avec un bruit de succion terrifiant. J’ai horreur d’être attendu dans un pays où personne n’est supposé m’attendre.
Cornavin était un endroit improbable pour s’embarquer vers l’Indonésie. C’est pourtant ce que nous fîmes, modestement dans un premier temps, puisque nous n’allions qu’à Paris d’où, le soir même, après avoir récupéré Jean, nous devions nous envoler pour Djakarta. Dix minutes avant le départ du train, alors qu’il nous restait encore les formalités de douane à faire (de manière étrange, à Cornavin, les passagers à destination de la France sont contrôlés en territoire suisse par des douaniers français), Peter se souvint brusquement de la famille de sa copine indonésienne. Il se précipita dans une chocolaterie. En Suisse, on ne rigole pas avec les chocolats. Il y a de quoi devenir fou pour qui aime les chocolats. Il y en a de toutes les formes, de toutes les tailles, pour tous les goûts. Je nous voyais déjà trimbalant des valises de chocolat, parce que la famille de la copine aurait, sans problèmes, à elle toute seule, pu repeupler l’Auvergne ou la Corrèze. Alors forcément, moi qui savais ce qu’il allait advenir de son carnet de moleskine contenant les adresses et les numéros de téléphone, j’essayai de dissuader Peter. Mais lui…Non, je ne peux pas arriver les mains vides…Je dois dire que ce jour là , Peter m’étonna. J’avais pensé avoir fait le tour de sa pingrerie. Déjà , le voyage en train jusqu’à Paris, au lieu de prendre l’avion, mais là , franchement…Au milieu de ce débordement chocolatier, Peter sélectionna avec des airs de grand seigneur…deux barres de Toblérone à un septante cinq chacune. Voilà ! Tenez, braves amis indonésiens. Ne finissez pas tout ! Laissez-en pour demain. Gare à l’indigestion. Ce n’est rien, ne me remerciez pas ! Un peu comme si au milieu de toutes les richesses contenues dans la caverne, Ali Baba avait sélectionné une paire de charentaises. Ce n’est pas mauvais le Toblérone. Très efficace pour combler un petit creux. Mais en cadeau, franchement…J’avais beau savoir que jamais ces chocolats n’atteindraient leurs destinataires, j’essayai tout de même d’orienter Peter vers un choix plus judicieux. C’était une question de savoir vivre. Par exemple, ce coffret rempli de dix kilos de chocolat déguisé en lingots d’or estampillés aux armes de la banque nationale suisse. Amusant en plus. Comment ? Cinquante francs ? Mais tu as perdu la tête, Esteban ! J’étais loin d’imaginer que ces deux misérables barres de Toblérone allaient se transformer en casus belli entre nous.
Nous fîmes le voyage, enfermés dans un compartiment de seconde classe, en compagnie d’une demi douzaine d’adolescents d’une exquise laideur, petits genevois surexcités à l’idée de monter à l’assaut de la grande ville française. Cela sentait l’auberge de jeunesse, le sandwich pris sur un coin de table, les musées visités en tarifs de groupe. Peter, qui ne pouvait résister à l’idée de parler à des gens, fussent-ils membres d’une caste inférieure, ne sut résister à la tentation de leur dévoiler notre destination finale. Il se fit alors dans le compartiment un silence respectueux, durant lequel ces jeunes gens, persuadés, une minute plus tôt, de vivre une aventure inoubliable, prirent conscience, avec une certaine amertume, de la modestie de leurs aspirations. Paris leur parut brusquement beaucoup moins lointaine, infiniment moins mystérieuse. Les rires se firent plus discrets, les paroles plus rares. Notre compagnie les intimidait. Je trouvai cela cruel. Moi, je ne leur aurais pas adressé la parole. Je me serais contenté d’écouter avec un sourire (intérieur) amusé toutes leurs rodomontades amoureuses ainsi que le récit prématuré de leurs rocambolesques échappées dans la ville lumière. Ils auraient continué à croire que ce quatorze juillet était le plus beau jour de leur vie.
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16 avril 2007
Les écarts types
Toute la matinée, pendant les quatre interminables heures de statistiques, une matière ignoblement abstruse, où il n’était question que d’écarts types et d’indices pondérés assénés sans modération, de manière suffisante, par un professeur que nous abhorrions, toute la matinée, donc, j’avais senti Peter fébrile. Il n’arrêtait pas de me donner des coups de coude et de m’ébouriffer les cheveux, me tirant de la malsaine torpeur dans laquelle les cours du professeur Hasenfratz ne manquaient jamais de me plonger.
A midi donc, au Landoldt, je me jetai sur mon cordon bleu en faisant jaillir sur le menton le fromage fondu dissimulé, avec générosité, entre les deux tranches filiformes d’un veau anémique, quand Peter, délaissant son assiette, déposa devant moi, sur la nappe blanche, une petite chose en papier glacé, blanc lui aussi, sur lequel se détachaient en bleu ultramarin les trois initiales UTA. Je déglutis péniblement, le tintement harmonieux des gamelans se muant, dans ma tête, en une cacophonie de casseroles renversées. Peter m’encouragea du regard. De mes doigts fébriles et graisseux (c’est gras, le cordon bleu), je parcourus l’intérieur du billet, mais je savais déjà ce que j’allais y trouver : Paris CDG - Djakarta - Paris CDG. Les dates ? Mes dates évidement, ou, du moins, celles de mon voyage, que, dans un accès de naïveté confinant à l’angélisme, je lui avait communiquées quelques jours auparavant. Le bénéficiaire ? Qui d’autre que Peter Machinchose en personne ? Je le voyais mal m’offrir un billet que j’avais déjà acheté ! Le montant du billet ? Pour le moins le produit de dix années de cours particuliers économisé franc(suisse) après franc (toujours aussi suisse), jour après jour dissimulé au fond d’une boîte d’Ovomaltine posée dans sa chambre de la maison du lac sur une étagère encombrée de statuettes africaines d’origine Senoufos. Cette boite ne semblait partager la compagnie de femmes dépoitraillées et d’hommes au pénis démesuré, que dans l’unique but de se signaler à l’attention d’un improbable cambrioleur. De toute façon, aux dernières nouvelles, cette boite était vide, ne recelant que le souvenir du parfum doucereux laissé par son ancien locataire…Alors, tu es content ?...Ce fut tout. Pas…Ca ne te dérange pas si je vous accompagne ?…ou, sur le ton de l’ironie…Tu croyais quand même pas que t’allais te débarrasser de moi aussi facilement…ou encore, dans un registre plus vulgaire…Le casse couilles de service débarque… Non, juste cela…Alors, tu es content ?…Comme si, de tous temps, il avait été convenu que Peter nous accompagnerait. Toutefois, dans sa voix, un zeste d’inquiétude. Dans son sourire encourageant, un rien de doute. J’étais content et je ne l’étais pas. Un sentiment impossible à exprimer, mais je sentis bien que le sort de notre amitié dépendait entièrement de ma capacité à montrer mon contentement et à occulter mon mécontentement…Géant !...ce fut le seul mot qui me vint à l’esprit. On disait géant à l’époque, pas super. Peter se détendit et se lâcha sur son cordon bleu qu’il attaqua comme on attaque la face Nord de l’Eiger : avec détermination et courage. J’attendis qu’il eût fini, tournant et retournant le billet entre mes doigts, m’appliquant à lire la moindre clause édictée, en lettres minuscules, par l’IATA, qui aurait pu rendre ce voyage impossible. Ainsi, cette admirable administration aurait pu interdire aux rouquins de voyager ou, pour le moins, exiger qu’ils fussent tenus en laisse. Elle aurait pu expressément prohiber les régions tropicales aux blancs trop blancs. Elle aurait pu taxer de manière rédhibitoire les passagers mesurant plus d’un mètre quatre-vingt-dix. Mais non ! Rien n’empêchait Peter de nous accompagner. Il ne me restait plus qu’une carte à jouer. J’allais l’attaquer sur son terrain favori : l’économie. Un homme d’affaire ne vous reprochera jamais de marchander. Au contraire ! Si on veut se discréditer dans ce milieu, il suffit de mépriser l’argent. Or, si le gène du négoce semblait avoir sauté une génération dans la famille de Peter, mon ami, lui, en était amplement pourvu. S’il s’agissait d’acheter UNE boite de sauce tomate, ce sont des CENTAINES de boites qu’il nous fallait passer en revue, pour être certain, absolument certain, de se porter acquéreur de la plus grosse boite au plus petit prix en vigueur sur le marché mondial de la sauce tomate en conserve….J’attendis qu’il eût la bouche remplie d’un mélange pâteux de cordon bleu et de spatzlis pour commencer le marchandage…Bon, le billet c’est une chose. Mais pour le séjour, tu comptes faire comment ? Je te rappelle que nous restons un mois en Indonésie. Un mois, durant lequel il va falloir se loger, se nourrir, se déplacer. Question finances, avec Jean, nous sommes justes, justes (C’était vrai. Nous pouvions tout juste nous payer les meilleurs hôtels)…Pressé de me répondre, il déglutit péniblement, avala de travers, devint tout rouge, se mit à tousser, ses mains s’agitèrent frénétiquement en signe de dénégation tandis que l’indigeste magma trouvait, finalement le chemin de son estomac. Après avoir bu un grand verre d’eau fraîche, il essaya d’introduire une main dans la poche droite de son jean en se contorsionnant sur sa chaise comme un python insomniaque sur sa branche. Ce jean, manifestement trop étroit au point de donner l’impression que Peter était la victime permanente d’un priapisme incurable, laissait entrevoir des genoux d’une blancheur d’albâtre par deux déchirures, pas tout à fait trous, mais ne demandant qu’à le devenir, tant la texture des quelques filaments unissant, encore, leurs rebords semblait évanescente. Evidemment, cette érosion ne devait rien aux effets de la mode mais tout à ceux du temps. Déployant des efforts acharnés, il parvint à arracher son contenu à la poche : une enveloppe brunâtre qui rejoignit le billet d’avion sur la nappe blanche. Il me fit signe de l’ouvrir. Nous devions avoir l’air de deux dealers concluant un marché. Du bout des doigts, je l’entrouvris. Elle était pleine de dollars. …Mille septante, ma participation aux frais de voyage… tint à préciser mon ami, l’œil brillant de fierté, lui qui n’avait, sans doute jamais eu une telle somme entre les mains. Je lui rendis l’enveloppe, mais il insista pour que je garde l’argent. De toute façon, la poche de son jean n’aurait pas résisté à un second transfert. Je me gardai bien de lui poser la question qui, depuis un moment déjà , me brûlait les lèvres comme un Havane entièrement consumé…Tu as fait comment ?... Je craignis que la réponse ne me laissât sans voie sur laquelle aiguiller le grand train que je prétendais mener durant ce voyage. Parce que mille septante dollars, c’était beaucoup, mais cela ne faisait guère qu’un peu plus de trente dollars par jour et là , ça devenait bigrement peu, même en 1975 et même en Indonésie. Si, en outre, jetant toute forme de fierté aux orties, Peter s’était endetté auprès d’une parentèle fortunée (en réalité, il avait fait un emprunt bancaire avec remboursements sur deux ans à la banque Migros, ce qui, dans un sens, était encore pire), je ne voyais vraiment pas où je pourrais puiser le courage de lui dire, que non, décidément, j’étais désolé, mais ses mille septante dollars ne faisaient pas l’affaire. Enfin, je ferais l’appoint de ma poche et s’il fallait truquer les comptes afin de ne pas froisser sa susceptibilité, eh bien, je les truquerais. Peter sembla lire dans mes pensées…Tu sais, je me suis renseigné auprès d’une amie indonésienne (pourquoi avait-il tant d’amis ?). On peut se loger dans de petits hôtels pour trois fois rien et manger pour quelques centimes…D’une voix d’outre tombe, je lâchai…Ouais, ouais. Evidemment....Mais, pour moi, la seule évidence était qu’au sud du tropique du Cancer, petit hôtel se traduisait par taudis, en bon français et que repas économique rimait avec colique. Un individu normal, c'est-à -dire un individu doté d’un ego légèrement supérieur à celui du nénuphar nain, un individu qui n’aurait pas passé huit années au petit séminaire à s’entendre dire, repends-toi pour tout ce que la vie t’a offert, un tel individu aurait rendu son argent à Peter en lui disant…Ecoute mon canard, je t’aime bien, mais je ne t’ai pas invité et, de toute façon, ce voyage est bien au-dessus de tes moyens. Alors, reprends tes dollars, fais-toi rembourser ton billet et va passer tes vacances à Rimini, comme tout le monde. Il n’y a pas une raison au monde pour que tu bousilles notre voyage, à Jean et à moi, avec tes petites économies mesquines….Voilà , ce qu’un individu normal aurait dit. Mais rétrospectivement, bien qu’ayant agi anormalement, je n’éprouve aucun regret. A la lumière de ce qui se passa, les jours suivants, je puis dire qu’un refus de ma part aurait plongé Peter dans le désespoir le plus profond.
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13 avril 2007
Le plat du jour
L’été 1975, nous avions décidé, mon ami d’enfance Jean et moi, de nous rendre en Indonésie pour visiter Java et Bali. Je venais de découvrir Conrad. La « Folie Almayer » (pas Alzheimer comme il m’a déjà été donné d’entendre) avait laissé en moi comme un curieux tintinnabulement de clochettes et l’écho des gamelans avait continué à résonner dans ma tête, bien après que j’eusse refermé le livre. Jean avait entrepris de prestigieuses études à plusieurs centaines de kilomètres et je ne le voyais presque plus. Ce devait être l’occasion de nous retrouver et d’évoquer le bon vieux temps. Nous avions déjà vingt ans et l’impression que la vie nous filait entre les doigts. A l’époque, Peter (ce camarade d’université qui m’avait sauvé la vie lors d’une sortie en Hobby Cat sur le Léman) s’était installé, à temps partiel, dans la maison du lac. Il allait et venait sans que je susse exactement s’il allait venir ou venait de s’en aller. La mention de ce voyage le rendait nerveux, non pas que la destination l’incommodât, mais l’idée qu’il pût se faire sans lui devait être insupportable. Bien sûr, il ne m’en dit rien, mais il accueillait chacun de mes propos sur mon futur voyage avec la moue dubitative d’un gamin à qui l’on vient de refuser un jouet convoité de longue date alors même qu’il prétend n’en point vouloir. Un jour il me dit…Je ne t’envie pas ! Quand on voit ce que les indonésiens ont fait aux chinois !...Je ne vis pas le rapport ! Une autre fois, il me brandit « Amok » de Stefan Zweig sous les yeux…Tiens regarde tes petits chéris indonésiens ! Tu te ballades tranquillement dans la rue et crac, il y a un dingue qui te plante un kriss dans le ventre ! Ah non, vraiment je ne t’envie pas !....Il fallait vraiment qu’il eût envie de m’accompagner, pour se mettre à lire (lui qui ne lisait jamais) du Zweig. Evidemment, j’aurais pu lui demander de nous accompagner. Je ne doutais pas un instant qu’il fût un excellent compagnon de voyage. Mais j’avais, très jeune, acquis la certitude que les amis de mes amis son rarement mes amis. Ainsi, si j’aimais beaucoup Jean et Peter, séparément, je me méfiais du mélange. Sachant qu’un ami contrarié peut se montrer aussi pénible qu’une épouse jalouse en période de menstrues (je connaissais des gens mariés), je ne tenais nullement à subir les conséquences désastreuses d’une mésentente javanaise dans un ménage bancal à trois. Si jâ



